#9 Printemps 2015

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LE BUSINESS DE LA TERRE : Publier n’est jamais un acte anodin. Au regard de la justice, c’est la direction d’une publication qui est susceptible d’être poursuivie comme « auteur principal » d’un délit de presse, les journalistes, dessinateurs ou photographes n’étant que des « complices ». Si chacun est libre de s’exprimer en privé sans aucune limite, seul le fait de rendre public des textes ou des images est socialement et juridiquement contestable. La direction de Charlie Hebdo et ses journalistes avaient longuement débattu avant de publier les caricatures de Mahomet. Ils ont toujours assumé leur décision, y compris devant les tribunaux. Ils en sont morts.

A chaque numéro de 6Mois, nous avons entre nous des débats. Ils sont parfois passionnels, même si leur portée n’a évidemment rien à voir avec la publication des caricatures de Mahomet. Ce numéro de 6Mois a été l’occasion de deux dilemmes.

Le premier concerne le reportage sur les effets des pesticides en Argentine. Cette enquête exceptionnelle comporte de nombreux clichés d’enfants qui souffrent de malformations dues aux produits chimiques. Certaines images sont insoutenables. Plusieurs portfolios successifs ont été montés par la rédaction et la direction artistique, avec ou sans les photos les plus cruelles. Toute la question était celle de l’effroi. Jusqu’où montrer ? Nous avons choisi d’être explicites – ne pas cacher l’existence d’enfants lourdement handicapés – sans publier les photos qui nous révulsaient nous-mêmes. Les légendes et l’entretien avec Fabrice Nicolino nous ont semblé suffisamment clairs.

Le second débat est plus paradoxal encore. Il a agité la rédaction autour de l’entretien avec Christophe Bangert. Ce photojournaliste allemand est l’auteur d’un livre dérangeant dont le nom dit tout : War Porn. Il y a rassemblé ses images les plus choquantes, notamment d’Irak, et s’élève contre leur non-publication dans les journaux. Une occultation de la réalité de la guerre, dit-il.
Pour la mort comme pour le sexe, les limites entre l’érotisme (la suggestion) et la pornographie (la vision) sont ténues, variables dans le temps et dans l’espace. Il existe une esthétisation de la violence contre laquelle le photographe allemand s’insurge. L’interview est passionnante. Mais fallait-il publier en regard des images tirées de War Porn ? Nous nous sommes limités à une seule photo, en restant sur le seuil de l’horreur. La discussion fut vive. « C’est de l’hypocrisie ! », tonnait l’un. « Illogique ! », ajoutait l’autre. Nous pensons que le débat est important. A chaque lecteur de décider s’il a envie ou non d’acheter War Porn. Notre responsabilité est de permettre à chacun de s’interroger sans forcément passer par l’effroi.

Le journalisme est un dilemme perpétuel. Les frontières sont mouvantes. Nous avançons sans certitudes, sur un fil, dans le chaos des événements. L’important est de faire des choix et de les assumer, au nom justement de ceux qui ont payé leur engagement de leur sang. Il y a un beau vers de René Char, qui vaut pour les journalistes comme pour chacune de nos vies : « Tu ne peux pas te relire, mais tu peux signer. »

Laurent Beccaria, Patrick de Saint Exupéry et Marie-Pierre Subtil

Édito

Le meilleur des mondes : Ces images ne sont pas de la science-fiction. Elles ont été réalisées par le photographe américain George Steinmetz qui a visité les usines à nourriture de la planète. Du poulet à la salade, l’alimentation est devenue un produit industriel mondialisé. Poulet au chlore et soupe fécale : Oiseaux blessés, drogués, gonflés d’eau, marinant dans leurs excréments…. L’écrivain américain Jonathan Safran Foer a enquêté durant près de trois ans sur l’élevage industriel aux Etats-Unis. Dans « Faut-il manger les animaux ? », il décrit une réalité insoutenable. Extrait. Poison légal : Troisième producteur mondial de soja, l’Argentine utilise massivement des produits chimiques dans l’agriculture, en fermant les yeux sur les conséquences sanitaires. Dans certains villages, chaque famille compte un enfant mal formé. Alvaro Ybarra Zavala a enquêté pendant trois ans avec la journaliste Silvina Heguy. Les invisibles : On se croirait en Afrique, on est dans le sud de l’Italie. Des Pouilles à la Calabre, Alessandro Penso a accompagné les Burkinabé, souvent clandestins, qui récoltent les tomates et les oranges à la place des Italiens. « Réveillez-vous » : Il enchaîne les livres quand la mode est au numérique, publie les photos que personne ne veut voir. Le photojournaliste allemand Christoph Bangert, 36 ans, est entré dans la profession au moment où rien ne va plus. Peu lui importe. Les bergers du Petit Pamir : Ils vivent à plus de 4200 mètres d’altitude sur les hauts plateaux du Petit Pamir. Eleveurs de moutons et de Yaks, les Kirghizes d’Afghanistan sont des semi-nomades. Fasciné par leur mode de vie, Matthieu Paley se rend régulièrement à leur rencontre. Junkies des jeux : Dans la Chine nouvelle, des millions de jeunes sont accros aux jeux vidéos. Pour répondre à la demande de parents désemparés, le psychiatre Tao Ran a créé au sud de Pékin un centre de désintoxication. Fernando Moleres s’y est invité. Leipzig à bras ouverts : A Leipzig, ancien centre industriel de l’Allemagne de l’Est, des jeunes se regroupent pour acheter et retaper des immeubles vides. Sur les ruines d’un monde déchu, ils entendent bâtir une nouvelle forme de vie communautaire. Cyril Marcilhacy a été séduit par cette manière d’être ensemble. Médical express : Dans le « Far East » russe, à des journées de voyage du moindre médecin, mieux vaut ne pas tomber malade. Un train médicalisé s’arrête une ou deux fois par an dans les villages qui longent la voie ferrée. William Daniels a embarqué à bord de cette clinique ambulante. Juliette, un jour d’été : Elle était son « oxygène ». Une paysanne à la fois rugueuse et tendre, insolente et féminine. Denis Dailleux a photographié sa grand-tante pendant quinze ans. Il l’aimait. Il le dit avec ses images et ses mots.
Poupon Suprême : Sous ses airs de maréchal d’opérette, le « leader suprême » Kim Jong-un, troisième de la dynastie, dirige la Corée du Nord d’une main de fer. Les vedettes du canton : Lieutenant de police en Suisse, Arnold Odermatt a pris des photos durant ses trente années de carrière. Son travail, découvert alors qu’il était déjà à la retraite, raconte avec humour et bonheur le quotidien de la police helvétique. Les contes d’Eskildsen : Le Danois Joakim Eskildsen observe ses lutins, Seraphin et Rubina, vagabonder dans les paysages de son enfance et la féérie des lumières du Nord

Les photographes

#9 Printemps 2015

25,50€

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