#7 Printemps 2014

Au sommaire

RUSSIE, L'APPEL DU NORD : {« En Irak, le problème, ce n’est pas que nous n’ayons pas fait une grande image comme au Vietnam, c’est que nous en avons fait trop. »} En une formule, Michael Kamber résume le dilemme du photojournaliste au XXIe siècle, dans l’interview magnifique recueillie par Mathilde Boussion pour ce numéro.

Son constat répond à celui que deux grands reporters, Florence Aubenas et Christophe Ayad, ont également dressé à propos de la rébellion syrienne « piégée par ses images » (Le Monde du 13 juin 2013). C’est un magma de morts en ligne, de décapitations sur Flickr, de simulacres de cannibalisme sur YouTube, de vidéos d’origine incontrôlable et de photos qui surgissent de nulle part. Témoigner est une obsession. Le nouveau monde connecté permet une diffusion instantanée et se nourrit de cette promesse. Rompus aux conflits depuis plus de vingt ans en Afrique et au Moyen-Orient, les deux reporters du Monde décrivent {« un pays entier constamment sous vingt et un millions d’objectifs. […] Tout le monde pioche n’importe quoi n’importe où et le met en ligne à son profit. »} Leur conclusion : {« C’est le grand paradoxe de la déferlante syrienne : plus il y a d’images, plus elles sont vraies et moins on les voit, moins on les croit. » }

Les thuriféraires des « révolutions Facebook et Google » lors du printemps arabe nous expliquaient que les réseaux sociaux apportaient la démocratie. Ils se font discrets depuis la Syrie. La technologie est un moyen et non une fin. Si les nouveaux outils permettent de contester une dictature, ils sont aussi un appel d’air à une surenchère dans l’émotion et l’effroi. La confusion nous gagne, à l’instar du jeune Funès, ce personnage d’une nouvelle de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Victime d’un accident de voiture, il se souvient de tout sans filtre, même des moindres détails, ce qui l’empêche de vivre.

Comment pratiquer le journalisme d’image dans un monde numérisé, où tout cliché peut se publier, se trafiquer et se dupliquer en quelques secondes ? Quelle mémoire collective construisons-nous quand les serveurs collectionnent des milliards de milliards de photos ?
Il n’y a évidemment pas de retour en arrière possible. Le physicien et futurologue américain Michio Kaku a rencontré trois cents savants majeurs (The New York Times du 28 novembre 2013). Ils lui ont décrit un temps tout proche où les ordinateurs auront disparu parce que les technologies de l’information seront partout : dans nos lentilles de contact, au bout de nos doigts et dans les objets de tous les jours. Ces innovations multiplieront encore les images et imposeront une « réalité augmentée », cet oxymore de l’univers technologique qui vise à fondre le réel et le virtuel.

Dans ce chaos, nous avons besoin de points de cristallisation, de confrontation et de sélection. Les hiérarchies anciennes n’ont plus cours : peu importe que les images viennent de Flickr, d’anonymes ou de photographes aguerris, qu’elles soient mises en ligne de n’importe quel point du globe. Mais elles ne prennent leur sens que si elles passent au filtre d’une intelligence en action, d’un regard aiguisé, conscient et critique.
Il faut créer les filtres du XXIe siècle, trouver d’autres manières de rendre le monde intelligible. Cela passe par des lieux comme le centre documentaire de Michael Kamber dans le Bronx ; par des festivals comme Visa pour l’image à Perpignan ; par des revues comme Russian Reporter à Moscou ; par des magazines en ligne, innombrables, gratuits et bénévoles, comme doc ! en Pologne ; par les sites des grands journaux, à l’instar des formidables Lens du New York Times et LightBox de l’hebdomadaire Time ; par des collectifs de photographes, qui se créent un peu partout ; parfois par des individus qui ont l’œil et l’expérience, comme l’ancien photoreporter finlandais Mikko Takkunen qui répertorie les meilleures histoires en images.
6Mois a rejoint ces initiatives qui construisent un nouveau monde, l’apprivoisent et lui donnent du sens •
Laurent Beccaria, Patrick de Saint-Exupéry, Marie-Pierre Subtil

Édito

La promesse des glaces : Pour la Russie de Vladimir Poutine, l’eldorado est au delà du cercle polaire. Les colonies se multiplient sur les terres gelées du Grand Nord, riches de pétrole et de gaz. Le milieu est hostile, la tâche titanesque. Fasciné par cette aventure, Justin Jin a enquêté. Chasseurs de mammouths : Les terres gelées de la toundra sibérienne recèlent des trésors d’ivoire, enfouis depuis des millénaires. Evgenia Abugaeva a passé deux saisons avec les aventuriers qui se lancent à leur recherche chaque été. Les exilés de Sibérie : Norilsk, 175 000 habitants au nord de la Russie. L’hiver dure neuf mois, les nuits font vingt-quatre heures en décembre et les températures descendent jusqu’à -50 °C. Pour Elena Chernyshova, raconter cette ile au milieu de la toundra glacée était un défi. Après la guerre : Michael Kamber était photojournaliste pour le « New York Times ».
Après avoir couvert la guerre en Irak, il a abandonné son métier.
L’hôtel président : Pendant la guerre du Vietnam, l’hôtel Président était occupé par les GI américains. Les cadres du régime communiste leur ont succédé, vivant collectivement dans cette cité idéale. Mais le pays change. Laurent Weyl en témoigne.
Le théâtre à perpétuité : Armando Punzo dirige la troupe de détenus de Volterra depuis vingt-cinq ans. Prisonnier volontaire, il passe ses journées en cellule. Marion Quillard est allée à la rencontre de l'homme en noir qui voulait changer le théâtre et qui a aussi changé une prison. La grande évasion : Condamné à perpétuité pour meurtre, Aniello Arena a découvert le théâtre en prison. Personnage principal du film de Matteo Garrone « Reality », il est désormais célèbre en Italie. Il raconte cette métamorphose photographiée par Clara Vannucci. Les triplés autistes : Jaime, Alvaro et Alejandro sont frères. Ils ont 18 ans. A Séville, dans le sud de l’Espagne, leurs parents se consacrent à leur bonheur. José Antonio de Lamadrid s’est immiscé dans leur monde et Noelia, leur mère, le décrit. Le murmure de Bisesero : Sur les collines du Rwanda, vingt ans se sont écoulés depuis la nuit du génocide des Tutsis. Pendant cent jours, les hommes furent tués comme on abat une forêt. Et tout s’arrêta, et il fallut reconstruire. Benjamin Loyseau a arpenté les montagnes de Bisesero, hauts lieux de la résistance où s’accroche une poignée de rescapés. Conte de foins : Au nord de la Roumanie, des villages vivent en quasi-autarcie. Rena Effendi en a rapporté des photos quasi intemporelles, aussi iconiques que des tableaux. Bruce le Kid : Le fils de prolétaires du New Jersey est sur scène depuis plus de quarante ans. Porte-voix de l’Amérique, Bruce Springsteen reste hanté par son enfance. Les petites mains de l'Amérique : Au début du XXe siècle, les Etats-Unis turbinent à plein régime, l’industrie et l’agriculture ont besoin de bras. Près de deux millions d’enfants sont au travail. Lewis Hine, sociologue devenu photographe, témoigne. À ma fille : Le Coréen Jeon Mong-gag aimait tant sa femme et ses enfants qu'il les prenait chaque jour en photo. Au mariage de sa fille, il en a fait un livre.

Les auteurs

Les photographes

#7 Printemps 2014

25,50€

Découvrez nos autres numéros

#19 Printemps / Été 2020

#19 Printemps / Été 2020

#18 Automne 2019 / Hiver 2020

#18 Automne 2019 / Hiver 2020

#17 Printemps/Été2019

#17 Printemps/Été2019

#16 Automne 2018/Hiver 2019

#16 Automne 2018/Hiver 2019