#17 Printemps/Été2019

Au sommaire

BUSINESS DE LA SOLITUDE
Chi-Hui Lin - Jérôme Gence
En Chine, à Taïwan ou en Corée du Sud, des stars se filment en permanence pour capter l’attention, et l’argent de leurs fans. Ils n’ont d’yeux que pour ces stars du web, qui font fortune sur leur dos.

LE GENRE IDÉAL
James Oatway
Devant l’objectif pudique de Giulio Di Sturco, trois hommes ont changé de sexe. Leurs opérations se sont déroulées en Thaïlande, dans des cliniques spécialisées où exercent les meilleurs médecins du monde.

LA VILLE DEVANT SOI
Justin Jin
En Chine, les ruraux ne partent plus pour la ville : elle vient à eux, pousse sur leurs champs. Telle est la volonté du gouvernement. Justin Jin décrit cet exode brutal.

« LES MIGRANTS ONT DES RAISONS D’AVOIR PEUR »
Haydée Sabéran
Après avoir couvert de nombreux conflits à travers le monde, cet Américain s’est intéressé à la bataille que mène son pays sur son propre sol, à la frontière avec le Mexique : la guerre contre les exilés.

À L’EIRE LIBRE
Olivia Harris
Les Irlandaises ont enfin le droit d’avorter. Le pays a voté pour le « repeal », le retrait de l’amendement qui gravait dans la Constitution le droit du foetus à la vie. Olivia Harris a suivi la campagne des pro et des anti-IVG.

AU BORD DE L’AMER
Romain Laurendeau
Le manque de liberté étouffe Bab El Oued. La frustration est grande, les amours cachées. Romain Laurendeau parcourt ce quartier d’Alger depuis quatre ans. Le rappeur Omar Paco y a grandi et commente ses photos.

KATIE
Maggie Steber
Cela aurait pu être le récit d’une prouesse médicale : la première greffe totale de visage sur une patiente aussi jeune. Dans l’objectif de Maggie Steber, c’est devenu l’histoire de Katie, « l’une des filles les plus courageuses du monde ».

LIBAN DORÉ
Anna Bosch Miralpeix
Comment vivent les riches de Beyrouth ? s’est demandé Anna Bosch Miralpeix en découvrant la capitale de ce petit pays sous tension, coincé entre Israël et la Syrie. Persévérante, elle a réussi à pénétrer leur bulle.

LAISSE PAS BÉTON
Yohanne Lamoulère
Dans les décombres et l’abandon, elle déniche la beauté. Avec elle, Marseille se tient droite, debout. Fière.

Édito

Des moutons paissent, immobiles, à l’ombre des cheminées, dans une grise prairie de Mongolie- Intérieure. Les usines chimiques ont tellement pollué le sol qu’aucun animal ne peut plus s’y nourrir. Alors, sur cette terre pelée de Chine, les autorités ont posé des brebis en toc. L’image de ces statues dans un paysage sans soleil est l’une des plus puissantes prises par le photographe Lu Guang, témoin du désastre environnemental et humain en Asie. L’homme au sourire malicieux naît en Chine en 1961, à la fin de la grande famine qui a fait des dizaines de millions de morts en trois ans. Ouvrier dans une usine de soierie, il se prend de passion pour la photo et monte un petit studio. Six ans durant, il tire les portraits des travailleurs endimanchés de sa ville, Yongkang. Mais Lu rêve de voir plus loin. Il entame des études à l’Académie des beaux-arts de Pékin, et réalise l’impact que peuvent avoir les images dans un empire où les journalistes ont si peu de liberté avec leurs mots.


À la mort de Mao, en 1976, le pays, sorti exsangue de la révolution culturelle, s’est lancé dans une course industrielle qui le hisse, en trois décennies, au rang de deuxième puissance mondiale. La croissance est le graal, la conscience écologique inexistante. Lu Guang tombe sur des régions peuplées de milliers d’usines chimiques et toxiques. La pollution est comme une épidémie. Les cas d’enfants malades ou handicapés se multiplient. Dans la province du Henan, il aperçoit un paysan qui s’apprête à jeter dans une poubelle le corps sans vie d’un nourrisson. L’homme explique qu’une ouvrière a abandonné son bébé infirme. Le photographe le supplie de l’enterrer décemment et le regarde creuser un trou dans son champ. Dans cette même province rurale de l’Est, il s’aperçoit que jusqu’à 80 % des habitants de certains villages sont atteints par le VIH. Paysans pauvres, ils ont été contaminés en donnant leur sang en échange de quelques yuans. Le médecin qui a révélé le scandale est interdit de sortie du territoire, des militants sont arrêtés.


Horrifié, Lu photographie des corps squelettiques et des orphelins éplorés. En 2004, ses images, récompensées par le World Press Photo, font la une des médias chinois et obligent le gouvernement à réagir. Des centaines d’officiels arpentent la région pour identifier les besoins des victimes. Lu Guang dévoile un autre scandale l’année suivante, avec ses images bouleversantes des « villages du cancer ». Dans le Shanxi, 50 habitants sur 2 000 sont malades à cause de l’eau du robinet, polluée par les usines voisines. Les autorités allouent des traitements et des aides, prennent en charge des enfants déformés, creusent des puits plus profonds pour trouver de l’eau propre, mais quand le photographe pousse les portes des maisons des années plus tard, tous les cancéreux sont morts. « Je ne me considère pas comme un militant mais plutôt un volontaire, un travailleur pour la cause de l’écologie, dit-il alors. C’est ma mission, mon combat, je suis convaincu d’être du bon côté de l’humanité face à des industriels qui continuent à frauder. » Plusieurs fois arrêté et menacé, il s’installe à New York avec sa famille, mais continue inlassablement d’arpenter les provinces qu’il a photographiées, pour mesurer les évolutions.


La « guerre à la pollution » déclarée par le gouvernement chinois ces dernières années le remplit d’espoir. Investissements colossaux dans les énergies renouvelables, contrôles et inspections sur le terrain… Des programmes certes insuffisants, mais radicaux, pour enfin protéger l’environnement de la nation la plus nombreuse de la planète. En concevant ce dossier sur l’Orient extrême, nous avons pensé au travail de Lu Guang. Et puis, fin octobre 2018, il a disparu dans le Xinjiang, cette province du nord-ouest de la Chine où la population, à majorité musulmane, est soumise à une répression et à une sinisation sans précédent de la part de Pékin. Son épouse a appris qu’il avait été arrêté par les autorités locales. À l’heure où nous bouclons ce numéro, elle est toujours sans nouvelle de lui •

Léna Mauger et Marion Quillard

Les auteurs

Les photographes

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