#18 Automne 2019 / Hiver 2020

Au sommaire

Syrie : Sauvés du djihad
Colombie : Bébés de la jungle
Écosse : Une île autogérée
Récit : Les enfants d'abord
Entretien : Raphaël Helle

Édito

Prenons un territoire. Disons Langouët, près de Rennes, 603 habitants. La France a fait de ce coin de Bretagne un champ d’expérimentation dans les années 1950 : on y a testé la politique nationale de remembrement, l’agrandissement des exploitations, la rationalisation des techniques, la suppression des bocages, des terres « qui ne servent à rien ». Les agriculteurs se sont adaptés. Les éleveurs, pour survivre, se sont lancés dans la production intensive de lait.
Puis est arrivé un homme. Il croyait en l’avenir. Daniel Cueff n’était pas encarté, mais se disait écologiste. Il s’était battu contre un projet de centrale nucléaire dans le Finistère, ça lui servait d’étiquette. Par hasard, il s’est retrouvé maire de Langouët. Et tant qu’à avoir un peu de pouvoir, il s’est dit : autant faire quelque chose de bien.
Sa première décision, en 1999, a été de bannir l’usage des produits phytosanitaires pour l’entretien des espaces communaux, dix-huit ans avant que la loi ne l’interdise dans toute la France. Il a lancé la rénovation de l’école, premier bâtiment public de Bretagne à être équipé de panneaux solaires. Il a fait passer la cantine à du 100?% bio, bâti des écolotissements chauffés au poêle à granulés.
Son but : atteindre l’autonomie énergétique dans dix ans. À 64 ans, il n’a plus de doute : le réchauffement climatique est « inéluctable », et la solution viendra des territoires. Pour financer la création d’une ferme rurale en permaculture, il a sollicité un « emprunt citoyen ». Les gens ont donné, et le budget était atteint bien avant la fin de la collecte. En 2014, la campagne de financement participatif du film Demain avait récolté 445 000 euros. Le tour du monde des solutions de Mélanie Laurent et Cyril Dion avait ensuite dépassé le million d’entrées en salles.
Bien sûr, la terre brûle, fond, coule, et Langouët n’y pourra rien. Nous vivons dans un monde qui s’est réchauffé de 1,1 degré depuis la fin du XIXe siècle, et nous n’avons jamais rejeté autant de CO2 que depuis le début de l’industrialisation. La planète sue. D’ici à 2050, le réchauffement aura atteint 2 degrés.
Et il est trop tard pour l’empêcher. Une partie de la Louisiane disparaît. Dirigés par un président qui s’en moque, remet en cause les travaux des scientifiques, les États-Unis s’aveuglent. Dans le bayou, la photographe Sandra Mehl fige les souvenirs abandonnés, les maisons englouties. Des réfugiés climatiques, dans la première puissance mondiale.
Langouët n’y peut rien, non. Mais Langouët nous inspire. Il faut innover. S’armer de courage, politique, économique. Le climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du conseil scientifique du Giec (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), est optimiste : « Je suis convaincu que l’Europe pourrait être un exemple, déclare-t-il au journal Le Monde. Je vois les jeunes se mobiliser. Je vois les programmes scolaires intégrer nos idées […] L’effondrement n’est pas imminent. » Il existe des solutions : arrêter de subventionner les énergies fossiles, investir plus dans les énergies alternatives, taxer le carbone.
La photographie montre ce qui est. Elle saisit l’instant. Et il est facile de se laisser aller au désespoir. De donner à voir les terres dévastées, les eaux polluées, les enfants malades. La prise de conscience est invisible. Mais des hommes veulent choisir leur destin. Après la Californie, l’État de New York vient de voter un projet de loi qui prévoit d’atteindre la neutralité carbone en 2050.
Le photographe Charles Delcourt s’est installé sur une île écossaise rachetée par ses habitants. Autonome énergétiquement, elle attire des touristes avides de perspectives. Rena Effendi a suivi Patricio Galvez, un grand-père parti sauver ses petits-enfants du djihad. Lui aussi croyait en l’avenir. Raphaël Helle a cherché dans des usines la solidarité, l’espoir, l’humanité qu’il avait perdus ailleurs. La vie, comme la photographie, est une question de regard. D’engagement. Pas avec nous, le déluge.
Léna Mauger et Marion Quillard

Les auteurs

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