#21 Printemps/Été 2021

Édito

Washington, États-Unis, 1933. Franklin Roosevelt, triomphalement élu président d’un pays en ruine, aborde le pouvoir avec un mot d’ordre : essayer. Le système bancaire s’est effondré quatre ans plus tôt. Le moral des Américains est à l’image de leur porte-monnaie, vide, sans espoir. C’est la Grande Dépression. Pour un homme comme Roosevelt, il n’y a rien d’autre à faire qu’essayer. Il pose les bases du New Deal, un vaste programme économique et social qui pourrait se résumer ainsi : dépenser sans compter, et espérer que l’argent public fera repartir la croissance et réduira le chômage. Système de retraite, salaire minimum, sécurité sociale. Et la culture ? demandent des conseillers. Les artistes, dehors, ont faim et froid. « Pourquoi pas, répond Roosevelt. Après tout, ce sont des êtres humains, ils doivent vivre. »
Lui ignore la musique, goûte peu le théâtre et ne connaît rien à la photographie. Il préfère ses collections de timbres et de bateaux miniatures. Mais la fragilité des autres l’émeut. Peut-être parce qu’il se sent vulnérable lui-même. Le président n’a jamais guéri de la polio.
Ses jambes, son bassin se paralysent en secret. Faute de pouvoir marcher, il reçoit à bord du « Roosevelt Special », le train qui l’a mené en campagne, en soulignant toujours : « Je suis venu là pour observer, apprendre et écouter. » Il compatit avec les salariés au chômage, les petits retraités, les agriculteurs ruinés. Et les artistes, désormais.
En 1935, il lance la plus grande commande publique de l’histoire de la photographie : le projet de la Farm Security Administration, la FSA. Pour dresser l’état des lieux de l’agriculture américaine et raconter la crise au quotidien, Dorothea Lange, Walker Evans et bien d’autres sillonnent les États-Unis jusqu’en 1941, quand le programme est suspendu par la guerre. Près de 200 000 images, certaines devenues iconiques, alimentent les archives d’une époque marquée par la grande pauvreté, la migration et, déjà, les défis écologiques. La terre est sèche, les hommes l’irriguent de leurs larmes.
Peut-on imaginer aujourd’hui un New Deal capable de soutenir les artistes fragilisés par la crise sanitaire ? se demande Frédéric Martel, professeur à l’université des arts de Zurich, en Suisse, où il cosigne une recherche sur les artistes au temps du Covid-19. En France, le président Emmanuel Macron a annoncé en mai 2020 « un grand programme de commandes publiques » visant les spectacles vivants, la littérature, les arts plastiques.
Aucun mot sur la photo. Un monde, pourtant, qui subit la crise de plein fouet : moins de commandes de la presse, moins de projets pour des entreprises fragilisées, plus d’expositions, plus de mariages et d’événements, sans compter cette satanée restriction d’aller et venir. Comment aller voir, quand les frontières sont fermées ? À la Grande Dépression a succédé le « Grand Confinement », comme Gita Gopinath, cheffe économiste au FMI, surnomme la période que nous traversons. Au confinement a succédé la dépression.
Dans ce nouveau numéro de 6Mois, nous publions un entretien avec Jane Evelyn Atwood, grande dame de la photo, icône du noir et blanc. Elle raconte une carrière passée sur le terrain, collée aux gens. À 73 ans, elle a signé la pétition en faveur d’un « vrai plan de financement », avec plusieurs centaines de photographes. Elle voudrait qu’on croie en elle, en eux, qu’on les implique dans la reconstruction d’un imaginaire commun, d’une démocratie saine. Le New Deal a servi à donner un travail à des artistes au bord de la misère, certes. Il a aussi servi à témoigner, à raconter un pays, que les élites, depuis leurs bureaux, ne voyaient plus. Dorothea Lange a permis à Roosevelt et à ses successeurs de prendre des décisions plus éclairées. Jane Evelyn Atwood et les autres photographes de ce numéro montrent ce que les puissants d’aujourd’hui préfèrent ignorer. « Parmi les multiples moyens de combattre le néant, l’un des meilleurs est la photographie », disait l’écrivain argentin Julio Cortázar •

Léna Mauger et Marion Quillard

26,00€

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