Antonia

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« Elle est la femme la plus âgée de l’immeuble. Du haut de ses 56 ans, Antonia en impose. Avant moi, personne ne l’avait jamais prise en photo, raconte le photographe chilien Javier Alvarez. Comme tous les aînés du squat Marconi à São Paulo, Antonia a droit à une chambre proche du premier étage. Originaire de Paraíba, dans l’est du Brésil, elle est arrivée à 18 ans à São Paulo. Elle a vécu à la rue avec un enfant en bas âge. Des religieuses l’ont forcée à donner son bébé à l’adoption. Elle le cherche toujours.



Le mouvement des « sans-toit » s’inspire de celui des?« sans-terre », qui occupent des terrains à cultiver. Dans les années 1980, avec l’appui de militants de gauche, des sans-abri cassent les portes des logements abandonnés et s’y installent. En 2013 Javier Alvarez frappe à la porte de l’immeuble Marconi, symbole du mouvement « l’un des squats les mieux intégrés à la ville ». Sensible aux questions sociales et à la visibilité des communautés négligées par les pouvoirs publics, le photographe pénètre dans l’intimité des habitants. Il vit, mange, dort avec eux, le plus souvent sans prendre de photos. Il vit à Marconi entre six et huit semaines par an. Il connaît tout le monde, il fait partie du groupe d’habitants. Antonia c’est une de ses préférés : pilier de Marconi, elle parle sans filtre, s’assure que tout le monde suit les règles de vie commune, ne veut pas que l’immeuble devienne un repaire de fêtards, mais seulement un lieu pour des gens qui en ont besoin.



Un jour qu’elle est encline à la confidence, elle dévoile à Javier l’histoire de son fils : « Je n’ai jamais souhaité le donner à l’adoption. Ce sont les bonnes soeurs qui m’ont obligée à le faire. J’étais dans la rue avec mon bébé. La plaie de ma césarienne s’était infectée, alors je suis allée chez les bonnes sœurs demander de l’aide. Elles m’ont dit qu’elles allaient m’aider à condition de leur donner mon bébé car je n’étais pas capable de m’en occuper. Je n’ai pas eu le choix. Depuis, je demande à la mère-supérieure où est mon bébé et elle me répond qu’elle ne sait pas. Comment pourrait-elle ne pas le savoir, puisqu’elle l’a fait adopter ! Elle l’a vendu, je le sais. Je veux la voir en prison pour trafic d’êtres humains » Antonia s’arrête, met son militantisme sur pause un instant, elle regarde Javier : « Tu vas m’aider à le retrouver… ? »



Martina Bacigalupo



Comment va Javier en ces jours de pandémie ? En mars, il est parti à Rhode Island pour un reportage et n’a pas pu rentrer à New York à cause du confinement. Cela fait deux mois qu’il est coincé dans une ferme sans pouvoir travailler. « Ici on a de l’espace, le temps passe lentement, c’est tranquille. Mais je me sens seul car c’est difficile d’être connecté avec mes amis de New York qui eux vivent une expérience totalement différente ».



Son travail est visible sur javieralvarezm.com et sur son compte Instagram.


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