Le patriarche

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Le médecin annonce à Hamisha Gul qu’il va devoir réopérer le fémur de son fils, le petit Abdul Rashid, 9 ans. L’enfant fond en larmes, épuisé. 

Trois mois plus tôt, un matin d’avril, Hamisha Gul, 60 ans, paysan de la province de Nangarhar, dans l’est de l’Afghanistan, conduisait son tracteur sur la grand-route du village de Saed Tuba, qui mène aux champs de blé. La nuit précédente, les combats entre les rebelles talibans et les soldats du gouvernement avaient fait rage jusqu’à l’aube autour de sa maison. Après son départ, ses enfants, petits-enfants, neveux et nièces, prennent le chemin de l’école et tombent sur une sorte de long bâton métallique. Ils ignorent qu’il s’agit d’une roquette. Ils font demi-tour pour ramener l’objet à la maison et se regroupent autour. Par-dessus le grondement de son tracteur, Hamisha Gul entend une déflagration. Onze membres de sa famille sont soufflés, dont dix enfants. Le petit Abdul Rashid est parmi eux.

« Je rencontre Hamisha Gul trois semaines après le drame » raconte le photographe australien Andrew Quilty, installé depuis sept ans à Kaboul. « Un ami m’a envoyé des images de cette famille blessée et j’ai pris la voiture pour le nord sans y réfléchir deux fois. » 

Une femme et trois enfants décèdent dès l’arrivée à l’hôpital de Jalalabad. Les autres doivent être amputés. Hamisha Gul veille sur les sept survivants, quatre fils, un petit-fils, une petite-fille et une nièce. Pendant un mois il dort par terre, au milieu des lits d’hôpital : « Dès qu’un des enfants poussait des hurlements, il se précipitait à son chevet pour le réconforter. Puis la douleur en submergeait un deuxième, un troisième. Il s’efforçait d’être là pour tous, malgré son impuissance face à de telles blessures. » En dix ans, les combats en Afghanistan ont fait plus de 100 000 victimes civiles
 tuées ou blessées  selon un rapport des Nations Unies en 2019. 

La clinique orthopédique de Jalalabad, à 45 min de route de la maison est devenue une deuxième maison pour les enfants. Ils y vont souvent pour faire leur rééducation avec les nouvelles prothèses. C’est long et douloureux, les journées sont épuisantes. Au bout d’une de ces énièmes journées d'essais, Abdul Rashid apprend qu’après une radio de son fémur, les médecins ont constaté qu’une fracture sévère est loin d’être remise. Opéré une deuxième fois, il est parmi les derniers à rentrer, presque quatre mois après l’accident. Le jour du départ il appelle chez lui et dit : « On rentre à la maison et on est heureux ! »

La vie continue. Les enfants ont repris l’école malgré l’amputation, grâce à un professeur à domicile payé par une association. Et Hamisha Gul est retourné dans les champs, avec son tracteur.

Martina Bacigalupo

Cette photo fait partie d’un travail de long terme sur l’Afghanistan, à découvrir sur andrewquilty.com ; agencevu.com et Instagram.



 


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