La femme de ses rêves

la-femme-de-ses-reves

Alain Schaefer était photographe dans la communication à Oakland, en Californie. Chaque soir ce célibataire enfilait une perruque, une jupe, des bas, se maquillait, et posait, déclencheur à la main, seul devant son Polaroid. Les premiers autoportraits, en noir et blanc, datent des années 1970. À sa mort en 2008, il a laissé 9 200 photos, rangées dans 14 lourdes boîtes.



Le déménageur chargé de vider son appartement reçoit des consignes vagues :« Faites ce que vous voulez », lui dit un frère, en Floride, de l’autre côté des États-Unis. Il jette tout. Sauf les boîtes. Les images plaisent bien au débarrasseur, mais il ne sait pas quoi en faire. Pendant des années elles patientent dans un entrepôt. Puis un ami lui propose de les montrer à Andrew Masullo, un peintre qui collectionne les objets insolites. En juin 2015, l’artiste débourse 2750 dollars pour les 14 boîtes. 



« C’était une montagne d’images,se souvient Andrew Masullo. Pendant deux ans je les ai toutes regardées avec grand soin, une par une. C’était émouvant. C’était comme si je l’entendais :“Me voici ! Vous me voyez ? C’est moi ! April Dawn Alison ! J’existe ! Voici la preuve !”Il y a une telle honnêteté et humilité dans ces images.» 



April Dawn a exploré pendant trente-cinq ans sa féminité. Elle fait référence à la publicité, au cinéma, à la pornographie, exhibe ses seins, écarte les cuisses, ose le rôle de la vieille célibataire coincée, de la pin-up?en bikini, de la femme au foyer, de la soumise en latex. Personne ne l’a jamais vue. Ces polaroids sont la seule preuve de son existence. « Je voulais garder ses images, je les aimais tellement, dit Andrew. Mais un jour, dans un rare acte de générosité, je les ai données au Musée d’art moderne de San Francisco. Eux, ils aiment April Dawn presque autant que moi, et ils vont partager ses images avec le monde entier. »



April Dawn Alison continue d’exister, dans des expositions et des livres et à chaque fois que nous regardons ses images. 



Martina Bacigalupo



Retrouvez dans notre numéro 19, « Brésil, le vertige », le monde d'April Dawn Alison,  actuellement en librairie !



Ce travail est visible dans la monographie “April Dawn Allison”, E. O’ Toole, édité par Mack en 2019.


Partager