Monsieur Bébé

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Ce jour de 2019, à Maraba, dans l’État de Para, au Brésil, l’ancien président du syndicat des éleveurs de la ville, Antonio Vieira Caetano, dit « Mr Nénem », Monsieur Bébé, va acheter un scooter à sa femme. Carolina Arantes, photographe, le suit. Sur le parking, un homme avec qui il était à l’armée le reconnaît dès qu’il sort de son 4x4. « Selva ! », crie Nénem à l’ancienne recrue. Le cri, typique des anciens militaires de la région amazonienne signifie « jungle » en portugais. « Les gens comme Nénem sont des stars dans le pays », dit la photographe brésilienne.



Les « gens comme Nénem » sont les fazendeiros, les gros producteurs de bétail qui ont fait fortune dans l’industrie de la viande, parfois sur des terres prises aux indigènes. Dans les années 70, l’ancien militaire débarque en Amazonie avec la politique de désenclavement de la région lancée par la dictature : en échange d’un lot de terre, il doit en déboiser la moitié. Aujourd’hui il achète des veaux qu’il engraisse. En 2018, il soutient la campagne de l’actuel président, le populiste et ultra-conservateur Jair Bolsonaro, représentant des réseaux dits « BBB »  pour Bible, Balles, Bœuf  l’alliance des chrétiens évangéliques, des militaires et de l’agro-industrie. 



Carolina Arantes commence à s’intéresser à l’industrie du bétail en 2014 quand le Brésil dépasse les Etats-Unis en devenant le premier exportateur de viande au monde. Un steak sur quatre dans le monde est brésilien. Elle veut voir de plus près qui se cache derrière ce « monde caché et secret. On ne sait pas ce qu’ils font. On ne sait même pas qu’ils font du clonage de vaches par exemple. » Elle met deux ans à gagner le respect de ce milieu masculin et conservateur. Carolina suit pendant cinq ans le quotidien de ces familles et s’intéresse aux liens entre mondialisation et histoire coloniale : « On voit très bien la hiérarchie encore présente dans la région amazonienne, qui reste au dessus de la structure démocratique : les fazendeiros sont tous blancs ! »



Dans la rue, le rire tonitruant de « Monsieur Bébé » ne passe pas inaperçu. « Il me rappelle vraiment l’électeur moyen de Bolsonaro, dit la photographe : celui qui rigole lorsque que la terre brûle. »



Martina Bacigalupo



Le reportage « Steak Fric » est à retrouver dans notre numéro 19, « Brésil, le vertige », actuellement en librairie.



Le travail de Carolina Arantes est à découvrir sur carolinaantares.com et @c_arantes.


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