La lutteuse bolivienne

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Alicia de las Flores est assise sur son lit, un bouquet de fleurs dans les mains. Dans quelques instants, elle montera sur le ring. Depuis cinq ans, cette jeune femme d’El Alto, une ville bolivienne des Andes à 4000 mètres d’altitude, fait partie des cholitas luchadoras, des catcheuses aux jupes colorées et chapeaux melon. De renommée internationale aujourd’hui, ces femmes issues de la minorité précolombienne Aymara, ont été pendant longtemps victimes de discrimination et d’exploitation. « Cholita » vient du sobriquet péjoratif de « cholo », « chola », qui désigne avec mépris les peuples autochtones. Avec humour, elles reprennent le mot infamant à leur compte. Il y a encore une vingtaine d’années, reléguées à des métiers subalternes, comme domestiques pour des familles aisées, elles n’avaient pas le droit, tout comme les hommes de leur communauté, de mettre les pieds dans certains restaurants, d’entrer dans un bus ou même de ne faire que passer dans les quartiers riches de La Paz.

« Le ring n’est que la dernière étape du combat des cholitas », affirme Luisa Dörr, photographe brésilienne, qui suit ces femmes depuis trois ans : « Dans les années 60, sans droit au travail et fatiguées de n’avoir jamais assez pour nourrir leurs enfants, de nombreuses femmes autochtones ont rejoint un mouvement social rural et militent pour défendre leurs droits civiques. » Ce mouvement culmine avec l’élection en 2005 de Evo Morales, lui-même Aymara, qui devient le premier président indigène du pays et qui lutte contre les élitismes du passé en portant une attention particulière aux peuples indigènes et aux femmes. Depuis, certaines cholitas enseignent dans les universités, dirigent des boutiques chics, exercent dans les bureaux d’avocats, les ministères.

Quand les premières deux femmes sont montées sur un ring, il y a dix ans, elles ont dû affronter le sexisme et la résistance des hommes : « Fallait avoir du courage. Le catch était une activité strictement masculine », dit Luisa Dörr. Mais ces lutteuses, dans un pays où sept femmes sur dix sont victimes de violences conjugales, n’ont pas reculé. Le public, lui, s’est vite enflammé pour le spectacle de ces femmes aux jupes colorées volant sur les rings.

Aujourd’hui, avec leur surnoms gracieux - Juanita l’Affectueuse, Yolanda l’Aimable, Elizabeth la Voleuse de Cœurs, Benita l’Intouchable – ces combattantes voyagent partout, dans leur pays comme à l’étranger, et sont parfois plus connues que leurs homologues masculins. « Elles sont devenues le symbole de l’émancipation des boliviennes ! » 

La catcheuse Alicia de La Flores mesure le chemin parcouru, en seulement trois générations. Pendant ses longs voyages elle n’oublie jamais sa grand-mère, dont elle porte le prénom, et qui n’a jamais pu sortir de son village.



Martina Bacigalupo

Le travail de Luisa Dörr est à découvrir sur son compte Instagram

Elle est exposée actuellement au festival Photo La Gacilly.


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