Le petit refuge

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Mai 2019. Alors qu’elle prépare le voyage de ses deux jumelles de 20 ans qui partent étudier aux États-Unis, la photographe bangladeshi Shahria Sharmin n’arrête pas de penser aux jeunes du même âge dans les camps de Rohingyas au Bangladesh. Ces musulmans, qui ont fui en 2017 l’épuration ethnique menée par l’armée birmane et les milices bouddhistes dans l’ouest du pays, n’ont aucun droit. La Birmanie leur a retiré la nationalité birmane et le Bangladesh leur refuse le statut de réfugié. Ils ne peuvent ni quitter les camps, ni travailler. Après avoir mis ses filles dans l’avion, Shahria part à la rencontre de ces exilés.



Dans le camp de Kutupalong, dans le sud-est du Bangladesh, les gens comprennent tout de suite que Shahria est différente des autres photographes passés par centaines depuis le début des violences. Elle se promène sans caméra dans le camp, l’air un peu perdu : « Je ne savais pas quoi faire, j’observais, je parlais avec les gens. » Elle raconte : « À un moment j’ai rencontré un monsieur qui m’a dit : “Ce qui me manque vraiment, ici, c’est une fenêtre.” Effectivement, les cabanes du camp n’avaient pas de fenêtres. Cela m’a donné l’idée de créer un petit espace clos dans le camp, avec des rideaux noirs, qui évoque cette condition d’enfermement tout en offrant une protection. »



Shahria installe un mini studio dans le camp et pendant les quatre mois suivants photographie les gens avec une vieille caméra en bois en grand format. Elle prend son temps. Parfois elle fait seulement un portrait par jour. « C’était important pour moi que les gens sachent que ce temps était pour eux. » Grace à son approche, beaucoup de gens viennent chez elle, y compris des femmes : « Normalement elles n’ont pas le droit de se faire photographier. Les hommes sont très stricts par rapport à ça. Mais les gens se sentaient protégés par les rideaux et j’ai reçu plein de femmes, souvent accompagnées par leurs maris, qui voulaient partager leurs histoires. » Et leur image.



Parmi ces femmes, Senowara, jeune mère de trois enfants, traumatisée : « Dès qu’elle est rentrée dans le studio elle a commencé à pleurer. Même sur la photo elle pleure. On ne le voit pas trop car j’utilise des longues expositions, parfois jusqu’à 8 secondes. » Senowara quitte le Myanmar en 2016 avec son mari, deux enfants en bas âge et un troisième dans le ventre, après avoir vu des amis et des voisins se faire tuer, bruler, et avoir assisté impuissante à l’assassinat de son frère. Ils traversent la rivière avec des centaines d’autres réfugiés sur des bateaux : « Les cris des gens d’un bateau qui se renverse dans la nuit la hantent jusqu’à aujourd’hui. »



Depuis 2017, 855 000 Rohingyas ont fui la Birmanie et vivent aujourd’hui dans les camps au Bangladesh. Avec des dizaines de milliers d’autres déjà sur place, arrivés après de précédentes vagues de violence, ils sont plus d’un million. Le Bangladesh a signé un accord avec la Birmanie pour le retour des réfugiés. Mais les Rohingyas refusent de rentrer sans garanties pour leurs droits : « Parmi les personnes que j’ai rencontrées, seulement certains jeunes hommes veulent bien rentrer, à condition que leurs droits soient respectés », explique la photographe. « Les femmes, elles, n’en ont aucune intention. »



Après la séance photo, Senowara reste dans le studio avec d’autres filles. Elle aide Shahria à accrocher les négatifs, à tenir les rideaux du studio, à arranger les hidjabs des autres femmes. Elles discutent, partagent un déjeuner. À l’abri du monde, la petite boîte de Shahria devient un lieu précieux d’échange intime et d’entraide.



Martina Bacigalupo



Cette photo fait partie de la série « When home won’t let you stay ».



Le travail de Shahria Sharmin est à découvrir sur son site internet et son compte Instagram



Le dernier de numéro de 6Mois consacre une photobiographie à Aung San Sur Kyi. Ancienne prisonnière politique birmane, elle reçoit un Prix Nobel de la paix source d'espoir et d'admiration. Mais arrivée au pouvoir, elle cautionne le massacre des Rohingyas et se transforme en bon petit soldat de la junte. 


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