Les robes de Vera

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Valojyn, en Biélorussie, dans les années 70, l’époque soviétique. Vera entre dans une boutique acheter un tissu pour la robe de bal de promo de sa fille Natacha. À cette époque, la loi oblige les gens à faire coudre les habits sur place. Mais Vera veut que Natacha ait la plus belle de toutes les robes et pour cela il faut aller dans les magasins de haute couture de Minsk, à 80 kilomètres de là. Alors, malgré ses petits moyens, elle décide d’acheter deux tissus : un premier qu’elle laisse à la boutique de Valojyn, et un deuxième avec lequel elle part pour la capitale. Elle en revient avec une robe dorée magnifique. Des années après, Natacha se marie et laisse la robe à sa mère. Elle s’ajoutera à toutes les autres, dans le fabuleux placard de Vera. 

La première fois que la photographe biélorusse Tatsiana Tkachova a vu Vera, il y a trois ans, la vieille dame se rendait à la pharmacie. Elle portait d’immenses lunettes de soleil, une robe à carreaux, des chaussettes et des chaussures pourpres. « Je n’avais jamais vu une vieille dame aussi belle, raconte la photographe. Chez nous, les gens sont très conservateurs, surtout les vieux : je suis tombée amoureuse d’elle toute de suite. » Tatsiana aborde Vera, qui au bout de cinq minutes l’invite boire du thé chez elle. Depuis, elles ne se quittent plus. 

« Le jour où je lui ai dit que je voulais la prendre en photo Vera m’a répondu, en rigolant : “ mais tu sais que j’ai 91 ans ? ” Son histoire, c’est l’histoire de notre pays. » Vera Perepecha est née dans la région de Valojyn en 1927. Elle a vu sa ville passer des mains polonaises aux mains soviétiques, celles des nazis, puis à nouveau des Soviétiques avant l’indépendance de la Biélorussie. Ses parents, agriculteurs, échangeaient leur lait et les produits de leur potager contre la viande des voisins. Quand son père se fait tuer par les Allemands, Vera et ses frères et sœurs doivent arrêter l’école pour travailler. Grâce à sa belle écriture, le bureau des passeports de la municipalité de Valojyn lui offre un emploi après la guerre. Elle est mère de trois enfants quand son mari meurt dans les années 80, exposé aux radiations de Tchernobyl, sa région natale. Vera fait tout pour que ses enfants n’arrêtent pas les études. Et sa fille Natacha est devenue médecin. 

Tout au long de sa vie, Vera a été extravagante. Dès qu’elle a un peu d’argent, elle s’achète quelque chose, un tissu, un chapeau, un foulard coloré. Un jour qu’elle ouvre son armoire pour chercher une robe à offrir à Tatsiana, la photographe a une idée. La série de portraits qui en découle est touchante : une nonagénaire dans toutes les robes de sa vie. Avec la vieille ceinture de son père, avec le foulard à fleurs qu’elle portait quand elle a rencontré son mari, la robe que sa copine lui a offerte quand elle n’avait pas assez d’argent, celle du bal de sa fille…  Et voilà résumés l’enfance, la faim, la guerre, l’amour, les enfants. Une histoire qui dure depuis presque un siècle. Un trésor rangé dans un placard.



 



Martina Bacigalupo



 



Cette photo fait partie de la série « Vera’s seasons »

Le travail de Tatsiana Tkachova est à découvrir sur son site et sur son compte Instagram.


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