La déesse a ses règles

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Vêtue de rouge et de doré, les couleurs du divin, Nihira, six ans, assise sur son trône dans la salle de prière du temple de Patan au Népal, est prête à passer sa journée à bénir les fidèles qui arrivent de tout le pays. Désignée « kumari » —vierge, en népalais— en 2018, Nihira, considérée comme l’incarnation de la déesse Taleju, est vénérée par les bouddhistes et les hindouistes. Le chef de l’État vient lui rendre hommage deux fois par an. Elle a changé de nom, mange seule dans des plats qui lui sont réservés et ne sort dans la rue que lors de quelques festivités religieuses. Ses pieds ne doivent jamais toucher le sol. Mais le jour de ses premières règles, sa vie de déesse s’arrêtera.

La photographe espagnole Maria Contreras Coll s’est rendue au Népal en 2017 après avoir lu un article sur la coutume du chapaudi, l’isolement des femmes pendant leurs menstruations. Considérées comme impures pendant cette période, les femmes doivent vivre dans des huttes isolées. « Je n’en revenais pas » se rappelle la photographe. Contreras Coll découvre le concept de pureté et d’impureté qui marque la société népalaise. Après les femmes « impures », isolées de la communauté, elle rencontre les fillettes « pures », les vénérées. 

« Pour moi, les kumari n’incarnent pas la déesse mais la stigmatisation du sang menstruel. » affirme Radha Paudel, infirmière militante qui se bat pour mettre à terme les discriminations liées aux règles en Asie : « La pratique du chaupadi est affreuse : certaines femmes meurent mordues par des serpents ou intoxiquées par le monoxyde de carbone dans ces cabanes non ventilées. » 

Le gouvernement népalais a tenté de faire bouger les choses. En 2005, l’exil menstruel a été interdit et en 2019 un homme a été condamné après avoir laissé mourir sa belle-sœur de vingt et un ans, intoxiquée. « Mais nous sommes encore très loin d’une menstruation digne » déclare Paudel qui est régulièrement la cible d’insultes et même de menaces de mort.

La tradition des déesses, elle, n’est pas près d’être menacée. Depuis que Nihira est devenue déesse, ses parents se sont installés avec elle au temple et perçoivent un petit salaire pour se dédier à l’organisation des prières. Nihira reçoit des cours particuliers d’une préceptrice qui est la seule personne, en dehors de la famille, avec laquelle elle peut parler. Mais après ? Le passage de la vie feutrée du temple aux bruits du monde sera violent. Les anciennes kumari racontent la difficulté de prendre un bus, entrer dans un magasin, interagir avec les autres enfants après tout une vie coupée du monde. Et la famille aussi doit se réorganiser. « Il faut au moins un an pour se faire à cette nouvelle vie de mortelle. » raconte Sanita, ancienne kumari. Chanira, elle, 24 ans aujourd’hui, souhaite fonder une association pour aider les anciennes déesses à s’adapter à la vie normale, poursuivre les études, trouver un travail. 

« Je ne pense pas qu’une éradication de cette pratique soit envisageable aujourd’hui » raconte Contreras Coll, « mais ce sont des femmes comme Chanira qui vont bâtir la route pour Nihira et les autres. »



Martina Bacigalupo



Cette image fait partie de la série « Journey to impurity ».

Le travail de Maria Contreras Coll est à découvrir sur son site internet et son compte Instagram, et dans notre dernier numéro, disponible en « click & collect » chez votre libraire !


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