Coincés en Libye

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Un homme est allongé par terre, évanoui. Un ami le soutient, demandant de l’aide. Nous sommes en 2017, en Libye. Ces deux jeunes Algériens sont coincés dans le centre de détention d’al-Nasr, à 50 kilomètres de Tripoli. Ici, le manque d’eau potable, de nourriture et la promiscuité peuvent tuer. L’accès aux soins dépend du bon vouloir du directeur et de la présence de médecins des ONG ou des Nations Unies. Ce jeune homme, souffrant d’une insuffisance rénale provoquée par l’eau malsaine du centre, pourra être transporté en urgence chez le médecin. « S’il a pu être soigné, c’est parce qu’il est algérien. » raconte Lorenzo Tugnoli, de l’agence Contrasto, qui a photographié plusieurs centres de détention en Libye. « Les habitants des pays arabes sont mieux traités que leurs homologues subsahariens, qui ne peuvent pas échanger avec les gardiens. »

Le centre d’al-Nasr est tenu par un cartel de mafieux libyens, appelés « Les Martyrs de la victoire. » Après avoir contribué à renverser la dictature de Kadhafi, ils se sont reconvertis dans le business des migrants. Quand, en 2017, l’Union européenne signe avec la Libye un accord pour empêcher les traversées, les membres de ce cartel deviennent parmi les plus actifs des garde-côtes libyens. Équipés de bateaux italiens, ils capturent les migrants en mer et les enferment dans leur centre de détention. Le gouvernement leur verse 20 dinars (3 euros au marché noir) par jour et par migrant pour la nourriture, alors qu’un plat de macaronis n’en coûte que 2. Un business très rentable quand on affame les détenus.

Sur 650 000 migrants coincés en Libye, environ 5 000 étaient détenus en 2019. En plus d’être mal nourris, ils sont battus. Les femmes violées. La seule manière de sortir du centre est de soudoyer les gardiens avec plusieurs centaines d’euros. « Ceux qui restent ne savent pas combien de temps ça va durer... quelques jours, ou des années. » raconte Tugnoli. Dès qu’ils sortent, ils veulent tous quitter la Libye. Environ 10 000 rentrent chez eux chaque année. « Mais rentrer est une défaite », signale le photographe. « La plupart ont dépensé des milliers d’euros pour arriver en Libye. » Beaucoup tentent la traversée vers l’Europe, sur des bateaux pneumatiques surchargés. 

Depuis 2014, au moins 20 000 femmes, hommes et enfants ont trouvé la mort en Méditerranée. L’ONU, qui ne considère plus la Libye comme un lieu sûr, vient pourtant de prolonger de trois ans un accord d’aide pour intercepter en mer les migrants en direction de l’Europe et les renvoyer en centre de détention en Libye. 

Tugnoli n’a plus de nouvelles du jeune algérien malade : « Relâché quelques jours après mon passage, il a probablement tenté la traversé de la Méditerranée avec son ami. J’espère qu’il a réussi. »

Martina Bacigalupo



Cette image fait partie de la série « Stranded ». 

Le travail de Lorenzo Tugnoli est à découvrir dans le nouveau numéro de 6Mois, actuellement en librairie, sur son site internet et sur son compte Instagram


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