La Pietà de Minneapolis

la-pieta-de-minneapolis

Janvier 2019, une rare journée de soleil dans Minneapolis enneigée. Son fils de neuf ans dans les bras, Liberty* regarde l’objectif d’un air de défi. Malgré son jeune âge, l’enfant supporte le froid et ferme les yeux le temps de la pose. Il comprend l’importance du sujet. Aux États-Unis, un Noir risque trois fois plus de mourir de violences policières qu’un Blanc. Pour dénoncer cette réalité, le photographe new-yorkais Jon Henry met en scène des images inspirées des pietà – peintures et sculptures représentant le Christ mort porté par sa mère éplorée.

Treize ans plus tôt, Sean Bell, 22 ans, mourait pour rien sous des balles policières alors qu’il enterrait sa vie de garçon et ne portait pas d’arme, dans le quartier de Queens, à New York, où le photographe est né et où il a grandi. Quelque mois après, Jon Henry est invité au mariage d’un ami. Il passe la soirée à se dire qu’il pourrait leur arriver à tous la même chose qu’à Bell : « C’était la même situation : pourquoi lui et pas nous ?»  En pensant à la douleur des mères touchées par ces tragédies, si courantes dans son pays, il décide d’entamer un projet photographique.

Grâce à un petit boulot du dimanche dans une église, Jon est entouré d’iconographie religieuse à l’époque. « Quand j’ai découvert des images de la pietà de Michel-Ange, c’était comme une évidence. C’était ce que je voulais raconter ! La mort d’un innocent et la douleur inconsolable d’une mère. » Henry commence à photographier des membres de sa famille, des tantes, des cousines, leur fils dans les bras, enfants, adolescents ou adultes. Puis, il part plus loin : Alabama, Minnesota, Californie, Floride, Illinois, Arkansas. Il contacte des amis, des connaissances, commençant toujours par leur envoyer des photos du projet pour qu’ils comprennent la démarche. Liberty, professeur de collège à Minneapolis, accepte tout de suite.

Après la prise de vue, Henry demande aux mères d’écrire quelques mots sur ce qu’elles ont ressenti. En plus de la fatigue physique de tenir leurs fils dans les bras, elles expriment souvent la fatigue mentale de les imaginer morts : « J’ai peur », confie une femme, « je sais que je pourrais être la prochaine mère en deuil » dit une autre. « Et si mon fils était le nouveau hashtag ?», demande une troisième. Malgré la pandémie, Jon Henry continue son projet. Il était dans les environs de Saint-Louis il y a deux semaines, il se rendra dans le Nebraska bientôt. Sur ses dernières photos, les personnages portent des masques.

En mai 2020, George Floyd mourait sous le genou d’un policier à Minneapolis. Les manifestations qui ont suivi étaient inédites par leur ampleur et leur caractère multiracial. Mais d’autres jeunes noirs ont continué de tomber sous les coups et sous les balles. Comme Walter Wallace, 27 ans, souffrant de bipolarité, abattu par la police à Philadelphie en octobre 2020. « Quand les manifestants rentrent chez eux, les caméras s’éteignent, les procès se terminent, il ne reste plus que les mères », rappelle Henry. Ses portraits nous poussent à ne pas les oublier. Et à nous battre à leurs côtés.

Martina Bacigalupo

*Le prénom a été modifié 



Cette image est issue de la série « Stranger fruit ».

Le travail de Jon Henry est à découvrir sur son site internet et son compte Instagram.  


Partager