Les tresses d’Ishtar

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Quand elle était petite, Ishtar avait du mal à s’endormir. Chaque soir, ses deux frères s’installaient à ses côtés et lui tressaient les cheveux jusqu’à ce qu’elle trouve le sommeil. En 2016, cette jeune Syrienne réfugiée à Istanbul raconte ce souvenir d’enfance à Samar Hazboun, photographe palestinienne et éditrice photo à l’AFP de Chypre. 

Samar travaille alors sur la guerre syrienne depuis deux ans et souffre d’insomnies à cause des images de violences qu’elle voit défiler toute la journée. Elle a envie de voir autre chose que de la photo d’actualité. « Surtout, j’avais envie de voir les êtres humains derrière les “réfugiés”, comprendre ce qu’ils étaient avant que la guerre ne leur impose ce statut », elle raconte. En travaillant pendant son temps libre comme volontaire de la Croix Rouge dans des camps de réfugiés, elle entend souvent les gens parler de ce qu’ils ont laissé derrière. Elle décide alors de leur demander de raconter leur souvenir préféré et de le reproduire dans une mise en scène. Ensuite, elle leur offre l’image. « Je voulais reconstruire une archive de souvenirs », explique-t-elle. Samar souhaite travailler avec des Syriens. À Chypre, à cette époque, il n’y en a pas beaucoup. Elle part alors pour la Turquie et la Jordanie. Au fil des mois, elle collecte les souvenirs des autres : le mur rose du salon de Dara et de sa femme, la poupée secrète de Faten, les champs de fleurs de Eyad, les poèmes perdus de Ahmad, la petite Ferrari rouge de Kamal…

Elle rencontre Ishtar grâce à une amie d’amie. Cette jeune Syrienne, après avoir quitté son pays en 2014, avait rejoint son grand frère à Istanbul, où elle poursuivait ses études de médecine. Pour recréer son souvenir, il fallait trouver trois enfants d’une même fratrie syrienne, une sœur et deux frères. Samar finit par rencontrer une femme qui avait fui Douma quelques mois plus tôt. « Ses enfants étaient magiques », se souvient Samar. « Malgré leur vécu – la guerre dans un des endroits où le conflit a été le plus violent, leur maison détruite, leur cousin tué – ces petits étaient très empathiques et ils se sont emparés immédiatement du souvenir d’Ishtar. »

À peine enfilée la robe blanche et le drap bleu arrangé sur le lit – détails sur lesquels Ishtar avait beaucoup insisté – tout se passe très naturellement : la petite s’allonge, ses frères se mettent autour d’elle et lui caressent les cheveux. Comme s’ils l’avaient toujours fait. La petite, elle, sourit.

Quand Samar envoie la photo à Ishtar sur WhatsApp, l’étudiante syrienne est éblouie. « Elle m’a dit que c’était en même temps son souvenir d’enfance à elle et le souvenir de guerre de ces enfants. Ça l’a touchée. » Ishtar termine son cursus de médecine dans quelques semaines. Elle est fière d’elle. Dans la poche, sur l’écran de veille de son téléphone, la photo de Samar.



Martina Bacigalupo

Cette image fait partie de la série « Past preserved » 

Le travail de Samar est à découvrir sur son site Internet et sur son compte Instagram.


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