Polaroids à la Puente

polaroids-a-la-puente

Janella* est intimidée. Quand Charlotte lui demande comment elle veut être photographiée, elle s’assoit sur le lit, avec son petit haut blanc, les genoux serrés. « Je me sens belle », lâche-t-elle à la vue de l’image prise au Polaroid. Puis elle commence à la colorier. D’abord, un grand cœur pour cacher son visage. Cette jeune mère de vingt ans ne veut pas que sa famille sache comment elle gagne sa vie. Elle leur a dit qu’elle était maquilleuse en ville. Ils ignorent qu’elle travaille à La Puente, un des plus grands bordels d’Équateur.

En 2006, la photographe allemande Charlotte Schmitz passe une année d’études dans la ville de Machala, dans le sud du pays. Un jour, elle se retrouve coincée dans un embouteillage au milieu des bananiers, à la sortie de la ville. Ses amis lui expliquent que c’est le trafic habituel aux heures de pointe, pendant la pause déjeuner, aux abords de ce bordel très connu. La jeune allemande est frappée par le contraste entre l’affluence des hommes autour de ce lieu et le mépris exprimé par les mêmes en public envers les prostituées. Dix ans plus tard, un Polaroid entre les mains, elle rentre dans cette maison close de plus de 170 femmes, pour raconter leur histoire.

Livrées à la violence, à l’extorsion, à l’absence de soins médicaux, au refus de protection juridique, les femmes de Machala ont créé la première association pour les droits des travailleuses du sexe en Amérique Latine dans les années 80 : « Las Mujeres Autonomas "22nd de Junio" » (Les femmes autonomes du 22 Juin). Depuis, elles ne cessent de se battre. Elles ont réduit la stigmatisation de leur métier, en exigeant qu’on utilise le terme « travailleuses du sexe » au lieu de « prostituées ». Grâce à des grèves, elles ont acquis du pouvoir dans la négociation avec les propriétaires des bordels sur les conditions de travail, du loyer des chambres à la prise en charge contre les clients violents. Les travailleuses de la rue, elles, utilisent aujourd’hui leurs téléphones portables pour filmer les violences policières qu’elles subissent.

Avec l’aide d’un ami du propriétaire du bordel, Charlotte Schmitz peut rentrer à La Puente. Elle doit gagner la confiance de chaque femme. « Le polaroid m’a beaucoup aidé à gagner leur confiance, et puis, ça m’a permis de les inclure dans le processus créatif ». La photographe demande aux femmes de participer à la création de leur image : elles choisissent leur pose, leurs habits. Et quand la photo sort, elles se l’approprient avec des couleurs – en l’occurrence, du vernis à ongles. « Au début c’était juste pour cacher leur identité » se souvient la photographe « mais très vite c’est devenu autre chose ». Cette expérience collaborative tente de repenser l’image de la travailleuse du sexe, au-delà de la représentation classique – souvent masculine, qui lui a toujours été imposée. Les femmes, ici, ne sont plus des objets passifs de l’image et se montrent selon leurs propres termes.

Après avoir dessiné le cœur, Janella ajoute un fond rouge, puis des étoiles sur son nombril et au-dessus de sa tête. « Les étoiles, pour moi, c’est l’espoir. » La voilà, l’image finale qu’elle donne d’elle-même : une silhouette au milieu des couleurs, paillettes et étoiles. La photographie comme une possibilité d’ailleurs.

Martina Bacigalupo

*Le nom a été changé

Cette image fait partie de la série « La Puente ».

Le travail de Charlotte Schmitz est à découvrir sur son site Internet et son compte Instagram.  


Partager