Le bureau des objets volés

le-bureau-des-objets-voles

Alors que la passation de pouvoir entre Trump et Biden approche, quelques jours après l’assaut du Capitole par des milliers de pro-Trump, retour sur le travail photographique de Tom Kiefer, qui révèle les ambiguïtés du rêve américain.

Au début des années 2000, alors qu’il travaille comme agent d’entretien dans un centre de rétention à la frontière mexicaine, un job alimentaire pour payer ses factures, le photographe Tom Kiefer découvre, effaré, les objets des migrants et des demandeurs d’asile dans les poubelles. Des photos de famille, des bibles, des boîtes de thon, des brosses à dents… Pendant six ans, il les récupère en cachette.

Kiefer s’est installé dans ce coin perdu de l’Arizona avec le projet d’aller à la rencontre de l’Amérique et de la photographier. En noir et blanc, à la manière des pionniers de la photographie documentaire des années 30.

Au centre de rétention, il est aux premières loges pour voir les migrants à leur arrivée. Il nettoie la zone sécurisée où les futurs détenus sont fouillés, dépouillés de ce que l’Administration considère comme « non essentiel » ou « potentiellement létal ». Tom Kiefer découvre d’abord les boîtes de conserve. Au début, il supporte en silence ce gâchis qui le « dérange ». Puis il demande la permission de récupérer la nourriture, 10 tonnes par an, pour une banque alimentaire. C’est alors qu’il trouve autre chose : des objets personnels et intimes « méprisés et jetés aux ordures ». Pilules contraceptives, lots de serviettes hygiéniques, savon, peignes, miroirs... « non essentiels ».

Il s’en empare. Il donne habits, couvertures et chaussures à des friperies. Il stocke le reste dans son studio photo. Médailles pieuses, chapelets, tubes de dentifrice, doudous d’enfant, et même des portefeuilles avec des papiers et des dollars. Dans une bible de poche, il tombe sur cette lettre : « Blanca, je veux que tu saches que je t’aime depuis que je t’ai rencontrée. Tes beaux yeux m’hypnotisent, tu sais. Je serai toujours à toi. »

Un matin, il lui semble évident que tout ceci doit être photographié. « J’ai mis cinq à six ans pour trouver une manière de prendre des photos que je ressentais comme respectueuses, dignes, propres et en même temps sans détour », raconte le photographe. Il troque le noir et blanc pour la couleur. Les photos font le tour de la presse, des galeries d’art. Les images sont éclatantes, l’accumulation des objets bouleversante. Kiefer touche un point sensible, dans ce pays construit sur l’immigration.

Avec ce travail, il veut « qu’on perçoive les gens qui portaient ces choses. Un être humain qui respire, qui risque sa vie pour tout quitter, quelqu’un avec ses espoirs, ses rêves d’une vie meilleure. Je voulais partir à la recherche de l’Amérique. D’une certaine manière, elle est venue à moi. »

Haydée Sabéran



Cette image est issue de la série « El Sueño americano » (« Le rêve américain »), parue dans le dernier 6Mois (Goodbye America) en vente en librairie !



Le travail de Tom Kiefer est à découvrir sur son site Internet et son compte Instagram


Partager