Il était une foi dans l’Est

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On les appelle les « vieux-croyants ». Ils ne sont pas faciles à photographier. Les membres de cette secte traditionnaliste de l’Église orthodoxe russe, persécutés sous les tsars puis sous les Soviétiques, se méfient des curieux. Le photographe russe Fyodor Telkov a mis quatre ans à les apprivoiser. La première fois qu’il en rencontre un lors d’un voyage touristique dans l’Oural, à Neviansk, ville célèbre pour sa tour penchée et ses icônes, la conversation tourne court. « J’ai vu une église dans le cimetière des vieux-croyants et j’ai demandé où se trouvait le précepteur (un équivalent du prêtre, ndlr). Une femme m’a indiqué une maison et je suis allé frapper à la porte. Un homme barbu m’a ouvert. On s’est entretenu quelques minutes, et soudain, il m’a dit que c’était un péché de me parler et il est rentré chez lui. »

Rejetant les réformes introduites par l’Église orthodoxe et le pouvoir russe au XVIIe siècle – qui modifie, entre autres, l'orthographe du nom de Jésus ainsi que la manière de peindre les icônes, et fait passer le nombre de doigts utilisés pour faire le signe de croix de deux à trois –, les vieux-croyants sont emprisonnés et massacrés pendant des siècles. Ils sont nombreux à s’exiler dans les plaines sibériennes et même à l’étranger. Ils seraient environ un million en Russie. 

À Ekaterinbourg, où il vit et enseigne la photo, Fyodor Telkov est sollicité en 2016 pour prendre des portraits de vieux-croyants, pour une exposition ethnographique. C’est le déclic. Des membres de la communauté lui en font rencontrer d’autres. Sa patience et sa persévérance font le reste. En 2019, il rencontre Anna Epiksimovna Kazyntseva, présidente de la petite communauté de Krasnoïarsk, le long du Transsibérien. La vieille dame accepte de rencontrer le photographe au temple, entourée de ses petits-enfants, en tenue de prière, foulard blanc serré sous le menton. Elle lui parle de son enfance dans les années 50 à l’époque soviétique, « quand les adultes priaient en cachette dans la maison, la nuit, à la lumière des bougies et de la beauté des chants qui berçaient son sommeil d’enfant. » Anna Kazyntseva lui raconte aussi sa peur quand le train arrivait au petit matin avec les autorités à bord : « Tout devait être éteint et silencieux à ce moment-làS’ils étaient découverts, ils risquaient de gros problèmes au travail, voire la prison. » Fyodor raconte cette histoire de résilience en noir et blanc, qu’il enveloppe dans une atmosphère hors du temps grâce à un verre brulé placé devant l’objectif.

Certains continuent d’être méfiants à l’égard du photographe. Comme ce vieil homme de Neviansk : « La dernière fois que je l’ai vu, j’ai dû l’attendre pendant une heure et demie, raconte Fyodor. Quand il est arrivé, il m’a autorisé à rentrer avec lui dans le temple mais j’ai fait le signe de la croix avec les mauvais doigts et ça l’a mis de mauvaise humeur. Je ne suis pas sûr de pouvoir le photographier un jour ! »



 



Martina Bacigalupo



 



Cette image fait partie de la série « Right to believe ».



Le travail de Fyodor Telkov est à découvrir sur son site Internet.


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