Le silence des femmes

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« J’avais 17 ans. Il m’appelait tous les jours. Je ne sais pas comment il a eu mon numéro. Au début, il ne parlait pas. J’espérais que c’était un copain dont j’étais amoureuse. Quand j’ai compris que je me trompais, j’ai changé de numéro. Mais il m’a retrouvée. Il s’est mis à me parler, à me flatter. Ça me plaisait, je décrochais. Puis un jour il m’a dit qu’il était en train de toucher ses organes génitaux et qu’il avait envie de me toucher aussi. J’ai eu peur. J’ai raccroché et j’ai dit à mes parents que je ne voulais plus de portable. À cette époque on habitait un grand immeuble de plusieurs bâtiments reliés entre eux par des longs couloirs. C’est là que j’ai entendu un jour mon prénom. J’étais surprise car je ne reconnaissais pas l’homme qui m’appelait. Il m’a dit qu’il était fâché que je ne réponde plus à ses appels. J’ai commencé à courir. Il m’a suivie. J’ai eu la chance de sortir du couloir à temps pour hurler à l’aide et les voisins sont sortis. Je ne l’ai jamais revu. »



La photographe géorgienne Dina Oganova a recueilli des dizaines de témoignages anonymes comme celui-ci. Elle travaille sur les femmes victimes de harcèlement sexuel ou de violences domestiques dans son pays depuis 2015. « C’est difficile d’être une femme en Géorgie », affirme-t-elle. « Nous ne savons pas toujours reconnaître quand nous sommes harcelées. Et quand nous le savons, nous avons honte de le raconter. » En 2009, 75 % des femmes géorgiennes pensaient que la violence domestique était une affaire privée et qu'il ne fallait pas en parler en dehors de la famille, selon une étude du Fonds des Nations-Unies pour la population. Seulement 2 % faisaient appel à la police ou à des avocats lorsqu'elles y étaient confrontées.



Dina Oganova part à la recherche de celles qui osent témoigner. Elle leur assure un anonymat total en gommant leur visage de la photo. Puis elle pose leur image sur les vêtements qu’elles portaient au moment où la violence a été commise. Ces femmes sans nom, sans visage, sont un appel à toutes les autres, encore dans l’ombre. Malgré des progrès ces dernières années, la violence est loin d’être éradiquée. En décembre 2020 l'ambassadeur de l'Union européenne en Géorgie Carl Hartzell signalait qu’une femme sur sept déclare avoir subi des violences domestiques dans le pays. En février, une fille de 14 ans s’est donné la mort après avoir été abusée.  « Pour moi, le plus grand crime c’est le silence collectif autour de cette violence », souligne la photographe : « Ce projet est fait pour briser le silence. »



Martina Bacigalupo



Cette photo fait partie de la série « Me too ».



Le travail de Dina Oganova est à découvrir sur son site Internet ainsi que sur son compte Instagram.


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