Mater dolorosa

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Quand il était petit, Alejandro Moreno aimait passer ses vacances chez ses grands-parents à Quindio, département rural de Colombie, où se cultive le café. Une habitude des adultes le frappait à l’époque : à chaque fois que la conversation portait sur la guérilla, tout le monde se mettait à baisser la voix. Pris entre le marteau et l’enclume, chaque paysan était considéré par l’État comme un potentiel complice des guérilleros. Tous étaient susceptibles de voir un jour l’armée frapper à la porte et demander des comptes. Une vie de peur. Ce traumatisme intime des paysans est à l’origine de la réflexion du photographe colombien.

En 2016, un cessez-le-feu entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l’armée met fin à cinquante-deux ans de guerre qui a fait plus de 8 millions de morts. Alejandro, alors graphiste à Bogota, espère avec tous ses compatriotes que cela signifie la fin des violences. Mais ça ne dure pas. Les guérilleros sont vite remplacés par des groupes armés qui sèment la terreur sur fond de trafic de drogue. Homicides, exécutions extrajudiciaires et violences policières s’enchainent. La « paix » n’a pas fait cesser les massacres. 

« J’avais l’impression que personne ne pouvait sauver mon pays », raconte Alejandro. Il entame en 2018 un travail photographique sur les vies menées dans la peur. Il l’intitule « Absence du héros ». Il mélange ses propres images avec des photos d’archives, dans un noir et blanc dense et poussé : un chien fou de rage, une radiographie de dents greffées, un serpent à deux têtes, le visage effacé d’une photo d’identité… « J’utilise la photographie non pas comme une preuve de quelque chose, mais comme une errance. »

Au fil de cette errance, il est frappé un jour par le visage de sa compagne derrière un voile blanc, alors qu’ils se trouvent ensemble au marché des tissus. Baigné par une lumière enchantée qui vient d’en haut, ce visage lui rappelle une mater dolorosa aperçue sur une carte postale dans une brocante quelques jours plus tôt : « C’était comme une vision. Je ne me rappelle même plus ce qui se passait autour de nous, et il y avait un monde fou », avoue le photographe. « Pour moi cette Vierge raconte la douleur inénarrable des femmes qui regardent leurs hommes et leurs enfants mourir. »

La recherche d’Alejandro continue. Avec 42 morts — selon l’ONG de suivi des violences policières Temblores — chez les manifestants descendus dans la rue contre la réforme fiscale du gouvernement et les inégalités sociales, son travail prend une nouvelle actualité. « Le 16 Mai, à Popayán, une manifestante de 17 ans s’est suicidée après avoir été amenée au commissariat de force et abusée », raconte-t-il. « Cette violence nous étouffe et nous tue. »

Martina Bacigalupo 

Cette photo fait partie de la série « Ausencia del héroe ».

Le travail d’Alejandro Moreno est à découvrir sur son compte Instagram.


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