L'enfant et le crapaud

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Un soir de mai, à Téhéran. Le parc Laleh bruisse de promeneurs. En ce début de premier déconfinement, la ville semble s’être donné rendez-vous dans ce célèbre jardin public de la capitale iranienne. Le photographe Hashem Shakeri repère un enfant de neuf ans semblant chercher quelque chose dans la pénombre. Il s’approche de l’enfant, le salue. Le gamin continue à s’affairer, dans son monde. Quelques membres de sa famille s’approchent : « Arad cherche un crapaud, expliquent-ils. Il en a déjà vu dans les parages. Il veut absolument en trouver un. » La méticulosité de l’enfant amuse le photographe, qui commence à prendre des images. Après avoir cherché une bonne demi-heure à terre, Arad commence à enfoncer la tête dans les buissons et grimper dans les arbres...

Hashem Shakeri photographie les petits moments d’évasion des Iraniens dans les parcs de Téhéran depuis le début de la pandémie. Avec près de 2 millions de cas et 80.000 décès, chiffres officiels considérés comme sous-évalués, son pays serait le plus touché du Moyen-Orient par le coronavirus. À elle seule, la capitale iranienne concentre la moitie? des morts du Covid du pays.

Épuisés par la situation sanitaire, les sanctions américaines, une pauvreté et un chômage record, les Iraniens ont besoin de s’évader. Dès qu’il le peut, ce peuple amoureux des jardins se rue dans les parcs pour s’allonger dans l’herbe, faire courir les enfants, parler à quelqu’un. Des familles pique-niquent, des sans-abris font du yoga, des hommes prient, des jeunes fument des pétards, des enfants jouent près des grandes statues d’animaux en plastique. Flash à la main, Hashem s’y rend le soir pour immortaliser ces instants avec un regard bienveillant et joueur. « Mon travail est une sorte d'enquête nocturne sur la confrontation des différentes classes sociales avec le coronavirus » raconte le photographe. « Dans cette errance, j'ai rencontré des gens de milieux très différents qui tous essayaient d'échapper à la dépression. Certains portent des masques, d’autres pas. Ceux-là sont ceux qui n'ont rien à perdre. »

Un an après cette photo, une quatrième vague est en cours. La campagne de vaccination avance lentement - le régime refuse d’importer le vaccin Pfizer, fabriqué aux États-Unis- et la population iranienne, qui se prépare à s’abstenir massivement à l’élection présidentielle du 18 juin, est loin d’être tirée d’affaire. Arad, lui, a peut-être enfin trouvé son crapaud.



Martina Bacigalupo et Bruno Lus 

Cette image fait partie de la série « Night wanderers ».

Le travail de Hashem Shakeri est à découvrir sur son compte Instagram





 


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