#10 Printemps 2010

Au sommaire

Ce numéro est généreux, il est dur aussi. Jamais le besoin de prendre le temps, d’imposer un autre tempo, loin de l’écume de l’information, n’a été aussi manifeste. Les récits de ce trimestre sont chacun la pointe émergée d’un iceberg et le fruit d’un long compagnonnage entre les auteurs et leur sujet.

Gaël Turine a consacré cinq ans à photographier les fidèles du vaudou. Cinq ans, c’est également le temps passé par Frédéric Laffont pour apprivoiser Clint Cannon, le cow-boy devenu son étrange ami. Laurence Lacour, elle, raconte la rue dans laquelle elle est née : derrière chaque porte, une histoire.

Le temps détruit, il construit aussi. La bande dessinée d’Oliviez Balez est une course contre le temps et la maladie. Le grand collectionneur déniché par Michel Guerrin en Californie a consacré sa vie à la photographie : sa persévérance est d’or. Enfin l’étonnant René Martin nous confie les secrets de l’immense succès public rencontré par la Folle Journée de Nantes. Il est question d’un oncle généreux, de souvenirs du dimanche et d’un concert de rock avec ses enfants. Les idées germent lentement et se cristallisent un jour. Le temps, toujours.

Il est également une autre histoire, vieille de seize ans, qui rend ce numéro si particulier. Elle est née dans un petit pays d’Afrique qui accapara longtemps l’Elysée de François Mitterrand et obnubile toujours le noyau dur des services secrets et des forces spéciales françaises. Une histoire douloureuse qui pèse sur la conscience de notre pays.

Notre dossier sur la France et le Rwanda a été décidé avant que soit connue la décision du président français de se rendre à Kigali. Nous n’avions pas de boule de cristal. Le fait est que, depuis le 16 février 2010, un saut décisif a été accompli. Au mémorial de Kigali, le Président s’est incliné devant « le génocide des Tutsis ». Il a reconnu « des erreurs politiques » ayant eu « des conséquences absolument dramatiques » et « une forme d’aveuglement » des autorités françaises. La digue du « Circulez, il n’y a rien à voir » a sauté. Les proclamations outragées sur « la France exemplaire injustement dénigrée » se sont tues.

Si le chef de l’Etat a admis au nom de la France « de graves erreurs », il n’a pas dit lesquelles. Les auteurs de XXI – Jean-François Dupaquier, Maria Malagardis et Jean-Pierre Perrin – le racontent aujourd’hui sans chercher « à faire plaisir, non plus à faire du tort », comme l’écrivait Albert Londres. En avant-propos de Terre d’ébène, son reportage en Afrique coloniale française, le reporter ajoutait : « Flatter son pays n’est pas le servir et quand ce pays s’appelle la France, ce genre d’encens n’est pas un hommage, mais une injure. La France, grande personne, a droit à la vérité.»

Les récits que nous publions sont autant d’histoires vraies, vérifiables, minutieusement recoupées. Ils apportent des témoignages, des faits, des documents précis, qui sont tous en notre possession.
Ces récits sont lourds. Les questions qu’ils posent sont graves. Nous le savons.

Le premier réflexe est logiquement l’incrédulité. Lorsque Jan Karski a rendu compte de sa visite du ghetto de Varsovie et du projet d’extermination des Juifs d’Europe par les nazis, Felix Frankfurter, l’ami du président américain Roosevelt, lui déclara : « Je ne vous dis pas que vous êtes un menteur, mais je ne vous crois pas, je ne peux pas vous croire. » La sidération n’a qu’un temps. Les faits sont là. Il reste à avoir le courage de les affronter. Quand l’Histoire est à vif, la vérité ne répare rien bien sûr, mais elle apaise les blessures.

Il est temps.
Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry

Édito

Là-haut, sur la colline de Bisesero : Récit du jour où des soldats français envoyés au Rwanda, découvrant la vérité, ont décidé de désobéir. Quinze jours dans la vie de "Madame" : L'histoire d'Agathe Habyarimana, la veuve du président rwandais assassiné le 6 avril 1994. Dévote et discrète, elle vit en banlieue parisienne depuis plus de dix ans. Avec une envie: se faire oublier. Mais "Madame" est rattrapée par son passé. Barril, "l'affreux" : Paul Barril, ancien patron du GIGN devenu dirigeant d’une société de sécurité, était conseiller du président rwandais et de son épouse avant le génocide. Il a soutenu et défendu les extrémistes rwandais au delà de l'imaginable. Avec l'aval de Paris. Les pèlerins d'Haïti : Avant le séïsme et pendant cinq ans, le photographe belge Gaël Turine ( Agence VU) a suivi les rites des adeptes du vaudou. Un magnifique travail documentaire en noir et blanc. Dans les bottes de Clint : Né cow-boy dans un coin perdu du Texas, Clint Cannon enchaîne les rodéos et rêve de son Amérique. Frédéric Laffont, qui connaît sa famille depuis 6 ans, nous le présente. Des nouvelles d'Alain - Episode 3 : Après le Kosovo et Belgrade, l’ami photographe revient de Prague. Il raconte. Ma rue : Laurence Lacour raconte l'histoire d'une rue de Fleury-les-Aubrais, près d'Orléans, où elle a grandi. La plupart des habitants vivent là depuis près de 70 ans. Cheminots, ils ont construit leurs maisons eux-mêmes. La guerre les a détruites, eux sont restés et la rue s'est agrandie. Les arrivants : Pendant quatre mois, Claudine Bories et Patrice Chagnard ont filmé le quotidien de la Coordination de l'accueil des familles demandeuses d'asile (Cafda). Dans une rue ordinaire de Paris, des travailleurs sociaux reçoivent des migrants du monde entier. Ils sont les premiers à rencontrer ces « arrivants » qui , dans l'espoir d'obtenir le statut de réfugié, sont confrontés au labyrinthe de l'administration nationale. Enquête sur Manfred Heiting : Dans sa bibliothèque de Los Angeles, Manfred Heiting a un trésor de 20.000 livres, plus rares les uns que les autres. Entretien avec René Martin : Passionné de rock, René Martin est devenu l'organisateur de la Folle journée de Nantes, le festival de musique classique le plus fréquenté de France. La cordée du Mont Rose : Olivier Balez raconte l'histoire de sa famille, plus particulièrement celle de son frère Eric, atteint de la maladie de Crohn, qui décide, avec d’autres malades, de s’attaquer à l’ascension du Mont-Rose pour faire parler de son combat. Prochaine cordée : le Mont-Blanc. Mon voyage au pays des multiples : Docteur en philosophie, professeur de littérature, Mikkel Borch-Jacobsen s'intéresse au phénomène des "identités multiples" qui cohabitant parfois au sein d'un individu. Il a croisé l'itinéraire de Wendy, aux vingt-deux personnalités...

Les auteurs

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