#6 Printemps 2009

Au sommaire

Lors de son lancement, la périodicité de XXI suscitait souvent la même question : « Trois mois, c’est l’éternité à l’âge d’­Internet ! Comment allez-vous pouvoir traiter de l’actualité alors que le rythme de l’information ­s’accélère de manière vertigineuse ? »

La remarque était frappée au coin du bon sens. Les « événements » sont désormais traités en temps réel, rien qu’en France, par six radios, trois chaînes de télévision d’information continue, une vingtaine de sites Internet liés aux quotidiens ou aux hebdomadaires, cinq rédactions exclusivement Web qui sont nées depuis deux ans, et une kyrielle de blogs en tout genre. Ces médias s’interpénètrent de plus en plus. Le dernier site à la mode, Twitter, invite ses adeptes à envoyer de très courts messages sur tout ce qu’ils voient, pensent et dénichent. L’internaute devient ainsi une agence de presse ou un moteur de recherche ambulant pour les autres.

Il faut pourtant se méfier des illusions d’optique. Les études montrent que 70 % des informations qui circulent dans ces gigantesques accélérateurs de particules sont… les mêmes dépêches, indéfiniment dupliquées. À chaque jour son « buzz », sa rumeur qui enfle, sa polémique, sa révélation sur laquelle nous sommes aussitôt sommés d’avoir un point de vue. À peine avons-nous forgé une opinion que l’information est aussitôt remplacée par une autre, toute aussi capitale que la précédente et ainsi de suite.

Cette circulation circulaire de l’information finit par créer une représentation du monde virtuelle, chaotique et inintelligible, qui n’a plus de liens avec ce que chacun d’entre nous peut vivre, ressentir et voir.

Paraissant tous les trois mois, XXI ne participe pas à cette course. À l’écume du jour, nous préférons la vague profonde de l’actualité, c’est-à-dire tout ce qui est sorti du radar de « l’actualité » ou ce qui n’y est pas encore entré.

Pour défricher cette actualité profonde, nous croyons à la force des choses vues. J’y étais, j’ai vu, je raconte. C’est tout simple et c’est beaucoup. Les reporters ne posent pas un regard par le haut. Le reportage part d’en bas et du réel. Il n’a pas de point de vue. Il regarde, c’est tout. Il raconte. Aussi, les lecteurs sont de plain-pied avec le monde. Il n’y a pas de brouhaha ou de chaos, mais des hommes et des femmes, qui aiment, parlent, espèrent, se ­battent, et que la main peut toucher.

La moisson des choses vues dans ce numéro de printemps est riche. Une séance de cinéma à Pesha­war, une « école de lumière » en Turquie, des cousins terribles à Beyrouth, des sapeurs à Brazza qui exhibent leurs habits de fête, un déménageur japonais qui aide des familles entières à échapper à leurs créanciers, le sac d’une Tibétaine prête pour la prison au cas où la police viendrait l’arrêter, la fugue d’une enfant Kennedy effacée de la chronique officielle, une réunion à fleurets démouchetés entre les héritiers Wendel, un village de retraités au Sénégal…

Autant d’histoires que vous n’oublierez pas après les avoir lues, qui apportent une compréhension profonde de l’actualité. Les opinions passent comme des bulles de savon ; les rencontres restent. Le réel finit toujours par émerger un jour ou l’autre. Il suffit d’être patient.
Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry
Les deux derniers numéros de XXI ont connu une diffusion en hausse de plus de 20 % chacun. 38 000 exemplaires du n° 5, La France du milieu, se sont écoulés, et le cap des 2 500 abonnés est franchi. Ce succès nous porte. Mais nous n’oublions pas que certains d’entre vous, dont les ressources sont parfois comptées à l’euro près, se privent pour rassembler 15 euros. Ces lettres-là sont parmi les plus fortes que nous ayons reçues. Nous y avons souvent pensé en réalisant ce numéro, pour être à la hauteur de cet effort, qui évidemment n’a pas de prix.

Édito

Tarzan et Jane, version pachtoune : Un voyage à travers un cinéma pas comme les autres, entre Islamabad et Peshawar. Cousin, cousine à Beyrouth : L’histoire des retrouvailles, après un an de séparation, de deux cousins chiites, Najat et Imad, qui ont des avis politiques divergents. Les Jésuites de l'islam : La confrérie fondée en Turquie par Fethullah Gülen quadrille le globe. Enquête sur le réseau musulman le plus puissant du monde. Les sappeurs de Brazza : Un beau reportage photo sur la Société des "ambianceurs" et des personnes élégantes de Brazzaville. L'effacée des Kennedy : Elle était l’ainée du clan. Mais sa vie fut réduite à une note de bas de page. Joe, patriarche à la main de fer, confia sa fille à deux chirurgiens, qui pratiquèrent sur elle une lobotomie. Une plume dans la cage du Tibet : Le portrait de Woeser, poétesse, blogueuse et seule voix tibétaine à parler depuis l'intérieur de la Chine. Les évaporés du Japon : Disparaître subitement pour refaire sa vie ailleurs, débarrassé de son passé : la tradition remonte au Japon féodal. Des dizaines de milliers de Japonais vivent aujourd’hui comme des ombres pour fuir l’endettement. Un phénomène stupéfiant. Mon voisin, mon tueur : Durant neuf ans, la réalisatrice a planté sa caméra sur les collines rwandaises. Avec une rare justesse et une grande pudeur, elle raconte la cohabitation entre rescapés du génocide et bourreaux. Enquête sur Sophie Boegner : Ancienne administratrice de la société Wendel et cousine d'Ernest-Antoine Seillière, Sophie Boegner a "bouleversé" la culture de sa puissante famille. Entretien avec Raymond Depardon : "C'est le réel qui m'a sauvé...", dit Raymond Depardon. Photographe, documentariste, cinéaste, artiste, l’homme est inclassable. L'Afrique de papa : Jusqu’en 1980, Saly était un village de pêcheurs au sud de Dakar. C’est aujourd’hui le plus grand centre touristique d’Afrique de l’Ouest. En haute saison, plus de 20 000 personnes s’y retrouvent le long des plages. Soleil, mer, golf, quad… Saly attire aussi des retraités européens. L’un d’eux est le père du dessinateur. « C’est pas beau la vie ? », lui demande-t-il. Le fils ne répond pas : il dessine.

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