#20 Automne 2012

Au sommaire

L’autobiographie de Raymond Loewy La laideur se vend mal (Éd. Gallimard) est un classique des écoles d’art. Chaque année, des centaines d’apprentis graphistes se plongent dans ce petit livre drôle et désuet, écrit en 1952, qui retrace la trajectoire d’un jeune Français, curieux et touche-à-tout. Débarqué à New York avec vingt dollars en poche après la Première Guerre mondiale, Raymond Loewy est vite devenu le plus grand designer de l’American way of life. Locomotives, voitures, machines en tout genre, électroménager, Loewy a embelli la consommation. Il dessina le Frigidaire – le modèle de réfrigérateur le plus vendu pendant trente ans –, l’élégante Studebaker sport, qui inspira la ligne de toutes les voitures américaines de l’après-guerre, ou le paquet de cigarettes Lucky Strike, avec sa cible rouge jaune et noire.

Au détour d’un chapitre, le lecteur de 2012 découvre avec surprise son éloge du journalisme américain, dont il exalte « le souci de l’exactitude et du fair-play » et « les milliers de journaux fonctionnant selon des principes d’honnêteté, de loyauté et d’intégrité professionnelle ». Raymond Loewy raconte : « J’ai la chance de connaître un grand nombre de journalistes et j’estime qu’ils forment un groupe brillant de chic types à l’esprit vif et dynamique. […] Le domaine des magazines est peut-être le groupement professionnel le plus remarquable que j’aie eu le privilège de rencontrer. On y trouve un mélange fascinant de talent, d’humour et d’imagination. »

Soixante ans plus tard, cet enthousiasme détonne. On parierait que les Raymond Loewy d’aujourd’hui seraient bien en peine de confesser la même admiration pour les journalistes. La profession serait-elle peuplée d’hommes et de femmes moins intelligents, moins cultivés et moins drôles en 2012 qu’en 1952 ? C’est statistiquement peu probable.
En fait, la société a changé en profondeur – et la perception des médias avec. Une étude de l’université de Californie à San Diego a mesuré que la consommation d’information a augmenté de 350 % entre 1980 et 2008. Un Américain moyen absorbe plus de 100 000 mots chaque jour, sur papier ou sur écran. Ce score est évidemment décuplé pour les journalistes. Ils développent une dépendance physiologique à la lecture compulsive d’e-mails, SMS, dépêches ou « alertes ». Les scientifiques ont pu mesurer le taux de dopamine dans le cerveau : il augmente avec ces stimuli qui agissent comme une drogue. Sous tension permanente, tout se vaut, tout s’annule, le sens disparaît. Les méthodes industrielles de production de l’information renforcent encore la pente.

Comment trouver la fraîcheur, l’allant, la curiosité nécessaires ? Le journalisme a besoin de caractères, de fouille-merdes, de dandys, de dingos, de talents de plume, de regards. Il doute de tout et ne préjuge de rien. Il gagne à vagabonder et à suivre les chemins de traverse. Il surprend, détonne, décape, enchante. Il se fond dans la foule, pour mieux la raconter, s’approche au plus près des conflits, pour les comprendre.

À la rédaction de XXI, nous avons rencontré quelques-uns de ces caractères qui ne rentrent dans aucun moule. Des fêlés qui laissent passer la lumière, comme le disait Michel Audiard. Marie-Dominique Lelièvre a délaissé Françoise Sagan et Brigitte Bardot – ses précédents sujets de livres – pour suivre la trace d’une employée de maison aux Philippines. Jean-Philippe Stassen a rendu ses planches comme d’habitude l’avant-veille du départ à l’imprimerie. Célia Mercier a eu chaud au Pakistan – et ceux qui connaissent les services secrets pakistanais mesurent ce que cela veut dire. Anne Brunswic a quitté la Sibérie pour le 9-3… Derrière chaque récit, il y a tout un monde.

Bref, c’est un numéro de XXI.

Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry

Édito

L'armoire aux lettres : Lorsqu'une jeune Israélienne de Tel-Aviv découvre qu'elle a des oncles, des tantes et des cousins palestiniens, son monde bascule. Elle enquête, remonte le temps et retrouve sa famille sortie du néant. Mais les liens du sang n'écrivent pas une histoire. Impossible d'échapper au passé. L'enfant de l'amour : Nili est juive, Hamoudi arabe. Ils se sont rencontrés il y a quatre ans et vivent à Jerusalem. A chaque pas, ils doivent déjouer le piège de l'identité. Un cache-cache complexe. Nili milite pour les Bédouins du Néguev, Hamoudi est officier de réserve de Tsahal. Ils ont une fille, Tamara. Leurs deux familles ont bien du mal à l'accepter. Les arpenteurs : Tous les ans, des centaines de Juifs font le voyage d'Ukraine. Venus du monde entier, ils sont lancés dans un jeu de piste planétaire à la recherche des traces de leurs familles disparues. Dans un pays où l'histoire de la "Shoah par balles" a longtemps été effacée, il recréent des vies. Les Robinsons d'Amérique : Ils sont des milliers aux Etats-Unis à emprunter des chemins de traverse, en toute discrétion, hors des écrans radar. Ils ne s'opposent pas, ne défilent pas, n'ont ni représentants ni lobby. Silencieux, les Robinsons d'Amérique disparaissent simplement des registres officiels. Ils tentent
une autre vie, à mille lieues du modèle américain.

Ils n'ont rien à voir avec la mouvance hippie et ne forment pas un mouvement. Leur retour à la nature est autant religieux qu'économique ou écologique. Certains s'installent en communautés, d'autres s'isolent du monde. Souvent connectés, ils ne rejettent pas la technologie, mais la consommation.

Le photographe Lucas Foglia a sillonné pendant quatre ans, de 2006 à 2010, le sud des Etats-Unis pour y retrouver ces exilés volontaires de l'urbanité. Vivant lui-même en communauté dans les environs de San Francisco, il n'a jamais oublié son enfance passée dans la ferme familiale, une ferme qui s'est doucement trouvée enserrée par la ville et ses supermarchés. La double vie de Krys : Des milliers de femmes philippines quittent leur pays. Pendant des années, au loin, elles se sacrifient pour l'avenir de leurs enfants. Criselda voulait devenir médecin en Amérique. Employée de maison en France, elle était chef d'entreprise dans son pays. La femme aux deux visages a été assassinée aux Batignolles, un soir d'hiver. Le diplomate du 9-3 : Harry Marne est conciliateur bénévole. Il tient tous les lundis sa permanence à Drancy, en Seine-Saint-Denis, et traite une centaine d'affaires par an. Dans son bureau, un local blanc et anonyme mis à disposition par la mairie, il dénoue les mille et un petits conflits du quotidien. À la reconquête de Gela : Petite ville du sud de la Sicile, Gela a longtemps subi la loi de la Mafia. Jusqu’à l’arrivée d’un procureur, une irréductible venue de Rome. Avec quatre substituts, toutes des femmes, le parquet de la ville s’est lancé dans la bataille de la justice. Un combat mené pied à pied. Le Thé ou l'Électricité : Perché dans le Haut Atlas marocain, entouré de noyers, le petit village d’Ifri vit en autarcie, figé dans un autre temps. Aucune piste n’y mène, les femmes accouchent à la maison, les enfants ne vont pas à l’école. L’hiver, la neige recouvre tout. Un jour, une nouvelle bouleverse ce huis clos séculaire : l’État a décidé de faire venir l’électricité jusqu’à Ifri. Bientôt les pylônes poussent et les fils électriques flottent au-dessus des montagnes perdues. Les familles, toutes pauvres, s’endettent, de nouveaux besoins naissent. Durant plus de trois ans, saison après saison, Jérôme Le Maire a filmé
ce saut dans le XXIe siècle. Son documentaire, Le Thé ou l’Électricité, est l’histoire de la transformation d’un village, saisie au ras du sol. C’est aussi, en creux, la chronique d’une implacable modernité. XXI a eu un coup de coeur pour ce travail produit par Iota Production. Aperçu en dix plans choisis par le dessinateur Yann Kebbi et commentés par le réalisateur Jérôme Le Maire. Enquête sur Dawood Ibrahim : Au nombre des dix criminels les plus recherchés.
Dans la liste des cinquante personnalités les plus puissantes au monde.
Dawood Ibrahim est né à Bombay.
Dans le vieux district musulman de Nagpada.
Son père, policier, a sept garçons et cinq filles.
En pantalon noir et chemise blanche, Dawood établit son règne sur Bombay.
N’hésitant pas à éliminer ses concurrents.
Roi des trafiquants.
Il fréquente les acteurs célèbres et les joueurs de cricket.
Paie la police et les politiciens.
Et met en place la « D. Company ».
Longtemps intouchable, il doit pourtant fuir à Dubaï.
Où il entre en relation avec les services pakistanais.
Mis en cause dans les terribles attentats de Bombay en 1993.
Il est accueilli par le frère ennemi de l’Inde.
« Dawood a fait du bon travail », dit le président pakistanais.
Mais les autorités nient sa présence.
Un secret de polichinelle. Entretien avec Rithy Panh : Cinéaste, il porte l’histoire de son pays, le Cambodge. De son passé, il a fait le moteur de sa résistance. Les revenants : Des centaines de milliers de Rwandais ont fui en 1994 pour le Congo voisin. Niant le génocide des Tutsis, beaucoup ont entretenu l’espoir d’une reconquête. Après des années d’errances et de guerres, ils rentrent peu à peu au pays. Jean-Philippe Stassen a voulu comprendre ces destins entremêlés, dans une région où les rébellions se succèdent. Pour reconstruire le « puzzle » des événements, il est parti à Kigali. "L'énigme du serpent et de la muraille" : Médecin généraliste, né dans une famille de confectionneurs immigrés de Pologne, Claude Wainstain est collectionneur de timbres depuis l’enfance. Alors qu’il travaille à la préparation d’un ouvrage, Judéopostale (Éd. Biro, 2007), il tombe sur un courrier, portant cinq mystérieux petits signes hébraïques surmontés d’un point. Les plus grands érudits ne parviennent pas à déchiffrer l’abréviation codée. Jusqu’au jour où…

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