#22 Printemps 2013

Au sommaire

Presque aussi peuplée que la France, la Birmanie a été vitrifiée après un coup d’État militaire en 1952. Pendant plus de cinquante ans, une junte mafieuse a coupé le pays du reste du monde, ce qui ne dérangeait ni ses voisins, tant que leurs trafics de bois, minerais et pierres précieuses étaient protégés, ni les compagnies occidentales, qui y exploitaient du pétrole et du gaz bon marché.

Deux générations de Birmans ont été mises sous le boisseau : écoles fermées, récalcitrants embastillés, opposants torturés et humiliés. La répression n’a jamais faibli. Pourtant la flamme ne s’est pas éteinte. La Birmanie a longtemps été le premier centre universitaire d’Asie. Même au plus noir de la dictature, la soif de culture était inextinguible. Les Birmans louaient des livres dans des échoppes.

Le bouddhisme leur servait d’armure pour supporter l’oppression sans but, la dictature du rien. Tout était possible : modifier le sens de la circulation pour des raisons politiques – rouler à gauche, c’était être communiste ! –, déplacer la capitale au milieu de nulle part, déménager l’administration à une date fixée par des astrologues, troquer un beau matin les billets de banque pour les remplacer par d’autres, multiples de 9, le chiffre porte-bonheur du général Ne Win, à la tête du régime.

Alors que le pays sort de son hiver politique, le reportage de Thomas Dandois que nous publions dans ce numéro nous fait découvrir une opposante… de 16 ans et demi. Pour se saisir du micro, Cham doit se dresser sur la pointe des pieds, mais elle impose le respect à des assemblées de paysans spoliés. L’adolescente inconnue incarne une génération décidée à brandir le flambeau du prix Nobel de la Paix reçu par Aung San Suu Kyi.

Son énergie fascine, tout comme la manière dont les anciens prisonniers politiques s’effacent pour lui laisser place. Ils auraient pu revendiquer le leadership de la démocratie, ils ont choisi de faire confiance à la jeunesse birmane.

Quel contraste avec ce qui se passe ici ! En Europe, le chômage de la « génération perdue » s’envole dans l’Union : au sein de la zone euro, 25 % des moins de 25 ans sont sans emploi.

En Grèce, pour XXI, Marion Quillard a accompagné Nikos, le déménageur. Dans une économie qui implose, les expulsions et les changements de domicile sont nombreux. Un jour, un de ses déménageurs appelle ce patron fort en gueule : l’adresse d’arrivée est une simple bergerie sans eau ni électricité. Les clients insistent : c’est là qu’ils vont s’installer, avec leurs jeunes enfants. Rebâtir sa vie sur des ruines…

Chan la Birmane qui n’a peur de rien montre une autre voie. Elle rejoint le constat dressé par l’ancien médiateur de la République, Jean- Paul Delevoye, que Jean-Claude Raspiengeas a interrogé pour XXI : « La société se métamorphose à toute vitesse. Les élus savent qu’ils risquent de se retrouver en décalage s’ils conservent les lunettes d’hier pour regarder la société de demain. »

De toutes les missions que l’on peut assigner à un journal, la première est sans doute d’ouvrir l’avenir, de rendre possibles les rêves. Plusieurs auteurs publient leur premier grand reportage dans ce numéro, la moitié des collaborateurs des revues XXI et 6Mois a décroché son premier CDI en rejoignant l’aventure. Le 1er janvier 2000, ils avaient 10, 12 ou 15 ans. Leurs discussions, leurs rires, leurs coups de foudre et leurs coups de coeur irriguent notre travail et les pages de XXI. Normal : ce siècle est le leur.

Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry

Édito

Nikos qui déménage la Grèce : Le petit théâtre des Mureaux : Ces hélicoptères qui diffusent du parfum au dessus de Paris : « Ces hélicoptères qui diffusent du parfum au-dessus de Paris » : Vue d’Afghanistan, la France est une terre d’abondance où coulent lait et miel. On y marche dans les rues sans salir ses souliers, on y baigne dans le parfum. Maizam a quitté sa vallée à l’âge de 10 ans pour rejoinder cette France « aussi loin que la Lune ». Tout au long de ses pérégrinations, il est resté en contact avec son frère, Mohammed. Qui, à Kaboul, se demande si la tour Eiffel est aussi grande qu’on le dit. 22 jours dans la vie d’Ogosto : Fonctionnaire municipal à Oujda, au Maroc, Hassane n’a jamais rencontré Ogosto, un sans-papiers nigérian qui voulait rejoindre l’Europe. Il a pourtant vécu vingt-deux jours avec lui et s’est battu pour lui. Ogosto n’était ni un frère ni un ami, juste une personne envers qui Hassane estimait avoir une dette. Pour le fonctionnaire, Ogosto, mort dans un accident de voiture, ne pouvait être inhume dans une fosse commune. Le petit théâtre des Mureaux : L’esprit de la scène anime une bande de copines du « village africain » des Mureaux, qui ont osé « faire théâtre ». Mères de familles et « tachées à la France », elles se sont lancées dans une aventure qui les dépasse. Les confettis du monde : États fantaisistes ou humoristiques, idéologiques ou économiques, les « micronations » ne répondent à aucun modèle. Ces bouts de terres dirigés par des farfelus ont leurs « empereurs », « rois » ou « chefs d’État », leurs « philosophies » et leurs « ressources » : passeports, souvenirs et timbres d’opérette. Six cents confettis sont recensés à travers la planète. Fédérés en « Organisation des micronations unies », ils tiennent des conférences et se retrouvent pour des « Jeux microlympiques ». Deux ans durant, le photographe Léo Delafontaine a parcouru cette arrière-boutique du monde. Avec un regard tendre et décalé, il a voulu rendre leurs rêves à ces iconoclastes en quête d’une place à part. Nikos qui déménage la Grèce : Le patron d’Héraclès Déménagement roule en Harley, a six voitures, un cheval, un rottweiler et un yorkshire à barrette. Mais sa mémoire est remplie de souvenirs moches qui s’amassent en attendant que quelqu’un fasse le ménage. Nikos pourrait tout bazarder, mais il garde les noms, les quartiers, les histoires. À cause des mains qu’il serre et du goût du café. Ces mots qui brisent les vitres : À New York, capitale des écrans et de la technologie, des éditeurs russes réinventent à leur manière un artisanat du livre devenu subversif aux États-Unis. Ils créent une économie de la passion . De la poésie et de la chair au royaume des pixels. Chan, 16 ans, un oiseau en colère : En birman, Chan veut dire « paix », mais Chan n’est jamais en paix. Elle court la champagne pour défendre les paysans spoliés par la junte militaire. Son père, son oncle, ses professeurs, tous passés par la prison, lui font confiance. Dressée sur ses baskets pour parler au micro, Chan se bat pour que le pays surmonte sa peur. Comme elle. «Fabrique d'un Etat» : Le 9 juillet 2011, le Soudan du Sud déclare son indépendance. Un pays naît, plein d’espoirs et de rêves. C’est la troisième fois, après le Kosovo et le Timor oriental, que les Nations unies accompagnent la naissance d’un État. Le chantier est colossal. Tout est à faire. Après cinquante ans de guerre, les attentes de la population sont immenses. La fabrique d’un nouveau pays sous perfusion internationale avance cahin-caha. Aux espoirs des premières heures succèdent les déconvenues, puis déjà un avenir incertain. En coulisse, les diplomates perdent leur assurance et les responsables sud-soudanais leurs certitudes. Le rêve s’effrite, la faillite guette. XXI a eu un coup de coeur pour ce documentaire produit par Quark Productions et diffusé sur Arte. Aperçu en dix plans choisis par François Olislaeger et commentés par les réalisatrices Florence Martin-Kessler et Anne Poiret. Enquête sur Maurice Herzog, héros en abîme : À son enterrement, les télévisions ne sont pas là. Sa vie a révélé ses lézardes. Résistant pendant la guerre. Conquérant du premier 8 000. Héroïque secrétaire d’État à la Jeunesse de Georges Pompidou. Tout cela est balayé. Sous les étiquettes perce un homme au rêve tragique. Qui a vraiment cru, ou voulu croire, que la marche au sommet était affaire de prestige national. Son compagnon de cordée, Louis Lachenal, a tenté de le raisonner. Il lui a sacrifié ses orteils. Quand Maurice Herzog perdait ses doigts. Mais il s’est surtout perdu lui-même. Effrayé de « n’être plus jamais un homme ». Ses nuits ont été hantées par la peur de la déchéance. Persuadé que son corps dégage une odeur de pourriture. Il se rassure en se faisant séducteur. Du public, et des femmes. « Il s’est inventé une histoire faramineuse pour se sublimer »,
dit sa fille Félicité. Confrontée à l’énigme de ce père. Qu’elle tente de comprendre jusqu’à la fin.
Entretien avec Jean-Paul Delevoye : Aujourd’hui président du Conseil économique, social et environnemental,
l’ancien médiateur de la République dénonce la cécité des politiques.
Rendez-vous à Toulouse : Thérèse, Andrée, Pascal, Michel, Mireille et Josie partent
en vacances en colonie. Handicapés mentaux, ils sont accompagnés
par une jeune étudiante. L’apprentissage de la cohabitation
est déroutant. Qui doit s’adapter ? Elle ou eux ?
«Le bibliothécaire au ventre creux» : Dans les terres congolaises du Kivu, à deux mille kilomètres de Kinshasa, la population livrée à elle-même se bat au quotidian pour préserver l’essentiel. Auteur d’une enquête sur les Soldats de Jésus, les évangéliques à la conquête de la France (Éd. Fayard, 2013), la journaliste Linda Caille a passé un mois avec Zachée, bibliothécaire de Bukavu et écrivain public.

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