#23 Été 2013

Au sommaire

Lire la presse ces derniers temps, c’est assister à un concours de prophéties.
Pas un hebdomadaire ou un quotidien n’a manqué sa grande interview de l’académicien Michel Serres, décrivant à l’envi sa « Petite Poucette », incarnation de la génération habile à envoyer des SMS depuis son clavier. Grâce à elle, nous serions entrés dans « une nouvelle Renaissance de l’humanité […]. Petite Poucette n’a plus le même corps ni la même intelligence […]. Elle construit un nouveau monde. » (L’Atlas du monde de demain, hors série Le Monde/La Vie, mai 2013).

Depuis dix ans, les PDG de Microsoft, Google et Facebook, ont tour à tour annoncé sur le même ton d’innombrables « révolutions », après lesquelles rien ne serait plus comme avant. « Je veux faire un trou dans l’univers », proclamait même Steve Jobs, le cofondateur d’Apple !

Les journaux regorgent de spéculations sur le cerveau de la génération « Skies » (Skype/Easyjet/smartphone), évoluant bientôt dans un univers d’objets connectés, de voitures sans conducteurs et de lunettes écrans, dont les algorithmes sauront devancer les moindres désirs. La grande transformation des objets connectés et du commerce numérique affectera-t-elle notre condition humaine ? On peut en douter.

Les fantasmes d’aujourd’hui ressemblent à ceux d’hier. Ils reposent sur le rêve d’un être humain débarrassé de sa gangue et de ses limites. L’illusion de « l’homme nouveau » refait surface.

Dans les années 1930, pour accompagner les immenses travaux hydrauliques de l’Union soviétique, Joseph Staline avait rassemblé un cercle d’écrivains sous la houlette de Maxime Gorki. Il leur avait assigné un projet :
« L’homme est transformé par la vie et vous devez aider à la transformation de son âme […] écrivains, vous êtes les ingénieurs de l’âme. » L’histoire de cette entreprise folle, qui a lamentablement échoué, est racontée dans un merveilleux livre, Ingénieurs de l’âme, de Frank Westerman (traduit du néerlandais chez Christian Bourgois, 2004).

Tant de gens se voient aujourd’hui comme des ingénieurs de l’âme du XXIe siècle ! Les reportages réunis dans ce numéro d’été montrent cependant que les « techno-prophètes » auront fort à faire. La nature humaine résiste à tout, pour le meilleur et pour le pire.

À XXI, on se contente du bel aujourd’hui. Le présent est déjà si riche et déconcertant. Ainsi les « hobos », ces milliers de jeunes Américains errants, que le photographe Mike Brodie a suivis. Pour eux, le nouveau monde est d’abord celui où le hasard les porte. « Nous ne sommes pas pressés, nous n’avons pas de rendez-vous, pas de gens à retrouver. C’est ça, la vraie liberté. »

Olivier Guez a interrogé Norman Manea, un écrivain roumain exilé aux États-Unis, témoin du tourbillon de l’histoire : « Je me suis habitué aux
imperfections de la nature humaine, confie-t-il. Et moi qui déteste tant généraliser, ces imperfections, je les aime bien : la vie et la fascinante complexité du genre humain demeurent des objets de curiosité. »

La fascinante complexité du genre humain est le fil rouge de ce numéro de XXI. Ses personnages resteront dans notre mémoire : Monsieur Ito, l’aubergiste improvisé de Fukushima, la petite Tiphaine, trop heureuse pour les siens, Sergueï, l’avocat russe qui croyait à la loi, Roger, le rescapé de la scientologie… Ils ne sont pas des abstractions ou des archétypes, mais des êtres libres et singuliers, imparfaits et compliqués. Comme la vie.
Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry

Édito

Au nom des siens : Sous le ciel bleu de la cité idéale : Le rêveur de Fukushima : Treize anglais sur le chemin de Damas : Au départ de Londres, ils sont treize, tous anglais mais nés en Syrie, en Libye, en Palestine, en Algérie et au Soudan. Le soulèvement syrien les a réunis, ils ont décidé d’acheminer à travers l’Europe un convoi d’aide humanitaire. Mais la route est longue jusqu’aux montagnes du nord… Au nom des siens : Abandonné à sa naissance par sa mère, Gérard Droniou est un musicien de bal à la gouaille de prolo. Né de père inconnu, il l’imagine trop pauvre pour l’avoir reconnu. À 40 ans, il apprend par hasard la vérité. Son père, Jacques Fesch, était un fils de bonne famille, guillotiné pour un meurtre, devenu mystique en prison. Il n’est pas au bout de ses surprises. L'homme qui fait trembler le FBI : Agent spécial au FBI, Fred Whitehurst traitait les plus grandes affaires criminelles. Mais l’expert scientifique se rend compte que les analyses du laboratoire de criminologie sont « adaptées » pour coller à l’accusation. Des milliers de dossiers sont concernés. Il décide de faire éclater l’affaire. Personne aux États-Unis n’ose mettre en cause le FBI. Sauf lui. Les enfants de Kerouac : À 17 ans, il monte dans le mauvais train et parcourt, quatre ans durant, 80 000 kilomètres aux États-Unis, de ville en ville. Un long vagabondage qui
le plonge dans le quotidien de milliers de jeunes Américains errant au gré des rails, des rencontres et des imprévus. Ces jeunes sont appelés les « hobos », un mot né aux États-Unis à la fin du xixe siècle avec le tournant de l’industrialisation. Les « hobos » ont leurs codes et leurs signes. Leur monde est celui de l’aventure libre et intense. Photographe « par accident »,
Mike Brodie saisit cet univers à la Kerouac avec un Polaroid trouvé sur le siège arrière d’une voiture, puis au 35 mm. Il a aujourd’hui posé son baluchon à Oakland, en Californie, où il répare voitures et camions avec un groupe d’amis. Le rêveur de Fukushima : Monsieur Ito vit au coeur de la zone contaminée par l’accident nucléaire. Dans la ferme qu’il dirige, il accueille avec générosité tous les gens de passage. L’ancien employé modèle à la vie terne avait découvert le bonheur en revenant à la terre. Il a décidé de rester. Pour une troisième vie. On ne quitte pas le paradis. Sous le ciel bleu de la cité idéale : Imaginez 1 235 résidences de luxe protégées par un double mur de cinq
mètres de haut et des dizaines de caméras. Vous êtes à Dainfern, « lieu d’excellence » salué par Nelson Mandela. Dans cette cité retranchée d’Afrique du Sud, hommes d’affaires, expatriés, ministres et stars vivent le rêve de « l’ultra-sécurité ». La petite "chipette" : En plein été, il y a quatre ans, la disparition de la petite Typhaine mobilise toute une région. D’importantes recherches sont lancées à Maubeuge. La photo de l’enfant est diffusée, les marais sont sondés, l’eau de la Sambre est draguée. Sans rien trouver. Peu à peu, la vérité se fait. Typhaine était « le vilain petit canard » de sa maman. Elle l’encombrait. La mère et le beau-père de la petite « chipette » ont été condamnés à trente ans de prison. Le jardin des captives : Ici, les Afghanes ont un nom et un visage. Elles s’épaulent, s’attendrissent, se dévoilent. Avec des mots justes et rares, elles confient leurs destins cabossés, les mariages forcés et les violences. Un jour, elles ont eu le courage de fuir de chez elles. Condamnées, elles se sont reconstruit une famille, un village entre quatre murs. Ici, dans la prison de Takhâr, au nord de l’Afghanistan, les captives se sentent en sécurité, plus libres que dehors.
Pas de burqa derrière les barreaux est une plongée d’un an dans le quotidien de ces femmes. XXI a eu un coup de coeur pour ce documentaire irano-suédois. Enquête sur le banni de Moscou : William Browder vit à Londres, mais il a fait fortune en se lançant en Russie dans les Années folles, quand le pays se vendait en pièces détachées. Son grand-père avait été « le plus grand communiste en Amérique ». Il voulait
devenir « le plus grand capitaliste d’Europe de l’Est » et croyait à « la démocratie et au capitalisme qui arrivait ». Mais le rêve s’écroule. Ses sociétés russes sont saisies. Interdit de séjour, il comprend que le danger est immense et évacue à Londres tous ceux qui ont travaillé pour lui. Tous sauf un. Son avocat Sergueï Magnitsky a confiance en la loi, et meurt en prison. « Jamais, nous n’avions pensé qu’il pouvait mourir », dit le financier, qui décide de consacrer sa vie à lui rendre justice. Dans la capitale européenne des petits crimes entre Russes, il reçoit menaces sur menaces. Il vit sous protection mais rien ne l’arrête. Il convainc Washington d’émettre
une liste noire : la liste Magnitsky. Entretien avec Norman Manea : Exilé aux États-Unis, l’écrivain a vécu une terrible « farce » en Roumanie. Il a appris à s’évader. La vie, dit-il, ne peut être réduite à « une nuit de cauchemars ». L'évadé de la secte : La controverse a accompagné l’Église de scientologie dès sa création en 1953 par un auteur américain de science-fiction et de « fantasy ». Soixante ans plus tard, le statut de ce mouvement reste trouble. En France et en Belgique, elle est classée comme secte et sa dissolution recommandée. Aux États-Unis, c’est une église. "Les invisibles et les caporaux" : Journaliste et vice-directeur du quotidien italien Il Manifesto, Angelo Mastrandrea a publié en Italie un recueil d’histoires d’émigrants italiens partis avec espoir et enthousiasme à destination de l’Amérique. Lorsqu’il se rend dans le village de Villa Literno, en Campanie italienne, il est saisi : comme dans les années 1950, la place principale est un « marché aux esclaves ».

Les auteurs

Les illustrateurs

15,50€

Découvrez nos autres numéros

#49  Hiver 2020

#49 Hiver 2020

16,00 €

#48 Automne 2019

#48 Automne 2019

16,00 €

Hors-série XXI - Grands reportages en bande dessinée

Hors-série XXI - Grands reportages en bande dessinée

23,00 €

A4 Viande : Sa dernière heure a-t-elle sonné ?

A4 Viande : Sa dernière heure a-t-elle sonné ?

14,50 €