#31 Été 2015

Édito

Mathilde Boussion : Jérôme, le petit paysan : Les balles ont claqué six fois en sept secondes. Touchée à cinq reprises, la vieille Toyota est allée finir sa course encastrée dans la barrière d’un champ. Au volant, l’éleveur est mort en quelques minutes, le dos plombé de deux balles, l’artère fémorale sectionnée par une troisième. Jérôme Laronze avait 36 ans et une centaine de vaches. En ce samedi ensoleillé de mai, il tentait d’échapper pour la troisième fois aux gendarmes venus l’interpeller.
Passé largement inaperçu, le drame s’est déroulé la veille de l’élection présidentielle dans un coin de France couvert de vignes et de pâturages, au sud de la Bourgogne. Éleveur de vaches limousines au royaume de la charolaise, Jérôme Laronze est alors « activement recherché » depuis neuf jours. Il a pris la fuite le 11 mai à bord de son tracteur au cours d’un contrôle vétérinaire en « fonçant sur deux personnels qui ont dû s’écarter pour ne pas être percutés », d’après le récit des gendarmes. Grand blond costaud, Jérôme est connu pour avoir le verbe haut mais « il n’aurait jamais fait de mal à une mouche », disent ses proches à l’unisson. Quatre mois plus tard, reste du drame une constellation de bris de verre incrustés dans un chemin de terre et un sérieux parfum de malaise.

  Jérôme, le petit paysan : Ce récit est né lors des Rendez-vous de juillet, le festival organisé par XXI à Autun, en Bourgogne. Pendant trois jours, nous avons tenté d’expliquer combien les journalistes avaient besoin de leurs lecteurs pour raconter les histoires injustement oubliées. Un agriculteur est venu nous tirer par la manche : « Vous avez entendu parler de cet éleveur abattu par les gendarmes en Saône-et-Loire ? » Non.
Quelques semaines plus tard, à Mâcon, j’assiste à la veillée organisée par la famille de Jérôme Laronze chaque mois depuis sa mort. Un rassemblement hétéroclite de militants des droits de l’homme, de proches, d’indignés et de paysans en colère. Parmi eux, des éleveurs du Sud-Ouest en guerre contre le puçage électronique de leurs brebis, un vétérinaire amateur de médecine douce ou encore un éleveur surendetté poursuivi pour maltraitance animale parce qu’il n’a pas les moyens d’acheter du fourrage de bonne qualité.
La suite est une succession de journées passées à quadriller la Saône-et-Loire à la rencontre des gens liés à l’affairede près ou de loin. Du côté des services sanitaires, de la justice et des gendarmes, c’est silence radio. Pour contrer leur mutisme, il faut partir à la pêche aux témoignages à travers les vignes et les prés. Une plongée éprouvante dans un monde agricole plein de larmes. Un jour, l’un de mes interlocuteurs a appris le suicide d’un agriculteur en plein entretien.

  Jérôme, le petit paysan : L’éleveur de Saône-et-Loire n’en peut plus des contrôles sanitaires. En butte contre le système, il ignore les injonctions « contradictoires, contre-productives et absurdes ». À la énième visite des gendarmes, il prend la fuite.

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