#32 Automne 2015

Édito

Marion Quillard : « On s’est approchés du soleil et on s’est brûlés » : Il y a beaucoup d’écrivains à Donetsk ?

— Non, il y a moi. »

Fiodor Berezine, la moustache frisée par l’orgueil, fait visiter l’association des écrivains de la « capitale » séparatiste de l’est de l’Ukraine. La salle de réception sent l’encaustique et la poussière, la moquette et la tapisserie.

« Mais vous, vous êtes encore écrivain ?

— Plus vraiment. Écrire ou combattre, il faut choisir ! »

Dans son bureau gisent un ordinateur moribond, un pistolet et une bibliothèque remplie de ses livres. Auteur prolifique de science-fiction, l’Ukrainien Fiodor Berezine imagine des batailles homériques dans des galaxies parallèles, des « robots-tanks » et des « super-cerveaux ». Pour lui, le conflit qui s’enlise depuis plus de deux ans aux portes de l’Europe est une « mini-guerre ». « Dans ma tête, j’ai connu des guerres bien plus importantes. Des guerres atomiques, des guerres cosmiques ! »

Pour le rencontrer, il a pourtant fallu se frotter aux frontières d’un conflit bien terrestre. Traverser l’Ukraine sur une route cabossée. Six, sept heures au-devant des checkpoints. Montrer aux gouvernementaux de Kiev l’accréditation délivrée par le « centre des opérations antiterroristes ». La cacher ensuite (l’« enterrer ! », insiste le type au volant) pour présenter quelques kilomètres plus tard aux insurgés l’invitation de la « République populaire de Donetsk ». Puis les champs ont à nouveau déroulé leurs jaunes et leurs verts, céréales et pommes de terre à perte de vue. Seuls des mamelons gris perçaient l’horizon, terrils symboles du passé minier de la région du Donbass.

À Donetsk, « capitale » donc d’un territoire séparatiste grand comme la Corse, la maison des écrivains jouxte le bâtiment administratif conquis par les rebelles en 2014, toujours tagué à la gloire de Moscou. « J’avais tout prévu, je suis un visionnaire ! », s’exclame Fiodor Berezine en tirant de la bibliothèque un roman dans lequel Russes et Américains s’affrontent par milices interposées au cœur du Donbass. Avec la guerre, la vraie, l’écrivain a pu habiter son monde imaginaire. Seulement, les morts ne sont pas les braves soldats d’une « exoplanète » mais des garçons de 20 ans, ses anciens voisins.

Catapulté ministre adjoint à la Défense au début du conflit, l’écrivain « visionnaire » assiste désormais le commandant d’un bataillon de tankistes, le bataillon Diesel, dans une caserne située à 50 kilomètres de la « capitale ». Sur le ruban de bitume qui fonce à travers champs, des babouchkas accroupies vendent quelques betteraves et des cheminées crachent des fumées sans odeur. « On s’est approchés du soleil et on s’est brûlés » : Tout part d’une interview publiée dans le New Yorker le 7 janvier 2016. Le journaliste américain Jack Hitt interroge Fiodor Berezine, ministre adjoint de la Défense de la jeune « république populaire de Donetsk », autoproclamée au printemps 2014.  Dès la première question, le « chef » de cet « état » défaillant, fragile, disputé, reconnu par aucun pays au monde, part dans des envolées lyriques. Face à ce personnage farfelu, comme sorti d’un roman soviétique, le journaliste américain se prend au jeu. L’interview a un côté surréaliste.

Frappée par le tragi-comique de l’entretien, Marion Quillard, journaliste à XXI et 6 mois, se renseigne sur Fiodor Berezine. Auteur prolifique de science-fiction, le spécialiste des « batailles cosmiques » s’est engagé dès les premières heures du conflit ukrainien dans les rangs des séparatistes. Avec la guerre, il a pu habiter son monde imaginaire. Après deux ans de conflit, les morts se comptent déjà en milliers quand Marion s’envole pour Dniep, à l’est de l’Ukraine, avec deux laisser-passer dans son sac, obtenus auprès des autorités de Kiev et de celles du gouvernement de la république populaire de Donetsk. Durant sept heures, son chauffeur emprunte une route cabossée entravée par des checkpoints, où « les habitants patientent des heures sous le soleil. Tous les jours, il y a des malaises, parfois des morts. »

Début juillet 2016, Fiodor Berezine reçoit Marion et sa fixeuse à la Maison des écrivains de Donetsk, capitale « séparatiste » de l’Ukraine. Le bâtiment soviétique est comme figé dans le formol, avec ses tapisseries à fleurs, ses meubles en formica et son odeur de vieux. Le ministre adjoint de la Défense est désormais commandant d’un bataillon de tankistes. « Il était comme je l’avais imaginé : assis à un grand bureau, devant ses propres livres rangés dans la bibliothèque, un pistolet sur la table. Il parlait beaucoup, souvent de lui, et dessinait des schémas incompréhensibles pour expliquer la vie des galaxies. Au bout d’un moment, je me suis demandé : ‘ça va se finir quand ?!’ »

Trois jours plus tard, le reportage manque de s’arrêter net : une nouvelle « loi » de la république populaire oblige les journalistes à obtenir une autorisation pour interroger les militaires. Celle-ci est délivrée par un attaché de presse en tenue militaire caché derrière des Ray Ban noires d’aviateur, même à l’intérieur.

A travers le portrait de Fiodor Berezine, Marion Quillard raconte les soubresauts du trou noir de l’est ukrainien, l’ennui de la guerre et la déception des nostalgiques d’un empire disparu. Son reportage marque aussi la naissance d’une amitié : un soir dans un café, à l’écart de la ligne de front, elle rencontre Maria, presque trente ans. Lucide, sensible, Maria parle de ses rêves de paix et d’ailleurs avec des images. « Ses mots répondaient à ceux de Fiodor Berezine. En décalage, comme le son parvient après la lumière. »  "Écouter la douleur", Entretien avec Martin Winckler : D’abord, il y a le bruit que nos pas font sur la neige pour le rejoindre à travers Montréal. Puis, la maison accolée aux autres, l’escalier extérieur rendu glissant par le froid et la boîte aux lettres qui déborde. Un courrier adressé à Marc Zaffran, le médecin, ou à Martin Winckler, son double, l’écrivain. Puis il y a l’homme qui vient ouvrir, 62 ans, les tempes grisonnantes, la barbichette négligée, la chemise en jean ouverte sur un tee-shirt. Cette façon d’offrir un thé, sans chichi, d’inviter à s’asseoir dans un bout de salon qu’il n’a pas rangé pour l’occasion. Des livres partout, en tas, en colonne, posés sur la tranche. Une télé XXL. Et un chat qui trompe sa solitude.

Depuis qu’il s’est installé au Canada, l’auteur de La Maladie de Sachs, prix du Livre Inter 1998, six cent mille lecteurs, donne des cours d’écriture dans une faculté de médecine. Il a beau avoir prodigué le matin des soins à son trentenaire de fils pris d’une petite fièvre, il n’exerce plus vraiment la médecine. « D’ailleurs, si je n’avais pas été son père, il aurait fait comme tout le monde : un bouillon de poule et puis au lit. » « Plus vraiment », parce qu’il continue à soigner, par e-mails. Des gens, en France ou ailleurs, lui demandent des conseils. Son blog, consacré en grande partie à la gynécologie et aux questions que se posent les femmes, reçoit encore plus de cinquante mille visites par mois.

En quittant la France, pays « hiérarchisé », « sexiste », « paternaliste », Martin Winckler s’est offert « quinze ans d’espérance de vie » supplémentaires. La colère l’étranglait. Elle l’a quitté au Québec. Mais elle
peut réapparaître vite, au détour d’une question. Il ne faut pas trop le chatouiller, le docteur.

Êtes-vous le porte-voix des patients et des médecins en colère ?

Martin Winckler : Je n’ai jamais souhaité devenir le porte-voix de qui que ce soit. Je n’ai jamais voulu diriger, être au-dessus. Une des choses qui m’ulcère le plus, c’est d’être traité de « gourou ». « Donneur de leçons », je veux bien. J’ai toujours été comme ça. J’ai traduit des textes sur les thérapeutiques de l’autisme alors qu’en France on ne jurait encore que par la psychanalyse. Dans le journal étudiant auquel je collaborais à la fac de médecine, on était procannabis, procontraception, pro-IVG, proeuthanasie. Un jour je suis devenu écrivain, j’ai eu une parole publique et on m’a écouté. Mais « gourou »… Cette accusation vise à me disqualifier en laissant entendre que ce qui m’intéresse ce n’est pas de partager mais d’inculquer ce que je pense à coup de marteau sur la tête.

D’où vient votre colère contre le milieu médical français ?

De mon père, bien sûr, même si je n’aurais pas dit ça il y a vingt ans. Médecin lui aussi, militant aux Jeunesses socialistes, très engagé. Dans les années 1930, après une émeute contre des Blancs en Algérie, alors que tout le monde criait vengeance, il avait écrit un article dénonçant le traitement infligé aux Musulmans. Je l’ai toujours entendu parler du pouvoir comme d’une monstruosité. "Raconter le ciel et rendre les gens heureux" : Il a dû annuler notre premier rendez-vous. Il avait une bonne raison : une étoile s’était éteinte. Stephen -Hawking, son maître et ami, mort le 14 mars dernier, allait être enterré à Londres, aux côtés de Newton et Darwin. « Stephen » était l’un des scientifiques les plus connus de la planète, autant pour ses découvertes sur les trous noirs que pour la maladie qui le clouait dans un fauteuil et la voix synthétique qui s’échappait de son ordinateur. Ses livres s’écoulent par millions, ses conférences remplissaient des stades et, ultime étape de la gloire dans les années 2000, il avait son propre personnage dans Les -Simpson. 25 000 personnes s’étaient inscrites au tirage au sort pour assister à ses funérailles. Christophe -Galfard s’est donc envolé pour l’abbaye de -Westminster.

Un compagnonnage avec un génie, ça oblige, forcément. De « -Stephen », le physicien français a gardé la rigueur scientifique. Après l’École centrale et un master à -Cambridge en mathématiques avancées, il s’est attaqué aux trous noirs lors d’une thèse en physique théorique. Auprès du « maître », il a nourri la conviction que vulgariser est une mission digne, exaltante. « -Raconter le ciel » est devenu sa carrière. -Partout dans le monde, il propose des conférences ludiques sur l’origine de l’univers ou les ondes gravitationnelles, dans lesquelles il marie les mots « joie », « plaisir » et « physique -quantique ». Des centaines de milliers d’enfants l’ont écouté conter le destin des photons ou des naines rouges. C’est un art, à la croisée de la poésie et du one-man-show. À 42 ans, avec sa trogne de jeune premier, il montre qu’on peut « être un bon scientifique sans avoir une barbe blanche ».

Vous détonnez dans le monde scientifique, vous êtes un « vulgarisateur ». Vous assumez ce titre ?

Christophe Galfard : En français, le terme a une connotation péjorative. Le chercheur qui vulgarise s’adresse au commun. Il s’abaisse, se salit. Je considère au contraire que vulgariser, c’est rendre un peu de tout ce qu’on m’a donné, partager. J’aime prendre les gens par la main et leur dire : venez, voyageons ensemble, rendons visite aux étoiles. Je me souviens avoir demandé un jour à mon professeur de mathématiques, au lycée Carnot à Paris, ce qu’était une ligne droite. Je sais désormais que la question n’était pas complètement idiote. Mais à l’époque, les copains se moquaient. Le prof m’a répondu : « Imagine que tu es sur la plage, en train de bronzer sur ta serviette. Tu as soudain envie de faire pipi. Tu vas où ? Au plus près, directement dans l’eau. C’est ça, une ligne droite : le chemin le plus court entre deux points. » C’était clair, enfin. Et c’était juste : même dans un univers plein de collines, de courbes, d’obstacles, comme dans l’espace, la ligne droite, c’est le chemin le plus court entre deux points… même si ce n’est pas une ligne droite.

Pourquoi avoir choisi d’étudier la physique théorique ?

J’ai d’abord aimé les maths. Pour un enfant timide, c’était un univers rassurant, plein de certitudes. Après le bac, j’ai commencé à prendre du plaisir dans le monde de l’intuition qu’est celui de la physique théorique. C’est un moyen extraordinaire de voyager, d’aller partout dans -l’espace, dans des lieux -qu’aucun homme n’a encore foulés. Il faut faire confiance à son imagination, bâtir un langage unique, jouer avec les lois de la nature. C’est jouissif.

Pendant votre master à Cambridge, en Angleterre, vous faites la connaissance de Stephen Hawking, un des scientifiques les plus connus de la planète, l’archétype du génie, capable des plus importantes découvertes malgré le développement d’une grave maladie dégénérative. Comment a-t-il révolutionné la physique contemporaine ?

Il travaillait sur les deux plus grandes énigmes de notre époque : l’origine de l’univers et les trous noirs. Les trous noirs, ce sont des étoiles géantes qui se sont effondrées sur elles-mêmes, devenant si compactes qu’avec la gravitation elles aspirent tout ce qui les entoure. À force de calculs, Stephen a réussi à démontrer que ces trous noirs… ne sont pas si noirs : ils émettent en réalité des radiations, le « rayonnement de Hawking », dont les particules n’obéissent pas aux lois de la gravitation (les règles qui régissent l’infiniment grand) mais aux lois du monde quantique (celles qui expliquent -l’infiniment petit). C’est une découverte extraordinaire car cela signifie qu’il y a peut-être une « théorie du tout », une loi qui s’applique à la fois au très grand et au très petit. Une loi qui pourrait aussi expliquer le big bang.

L’astrophysicien était aussi connu pour ses talents de vulgarisateur. Il donnait des conférences dans des stades de 15 000 personnes et avait publié en 1988 Une brève histoire du temps, vendu à 10 millions d’exemplaires. C’était votre livre de chevet ?

Avec Jules Verne, oui. Je l’avais lu à 13 ans. J’étais fasciné par l’image du vase qui tombe, se brise, se recolle et remonte tout seul sur la table, comme si de rien n’était. C’était de la physique quantique, de la magie !

Que signifie cette image ?

Nous vivons dans le monde tel qu’il a été décrit par Newton, au xviie siècle. Par exemple, les objets tombent. Ça a l’air évident dit comme ça, mais on a mis trois millions d’années, depuis Lucy, pour comprendre pourquoi ils s’écrasent au sol ! Les lois de Newton correspondent à ce que l’on a pu observer toute notre vie, elles font écho à notre intuition. Mais croire que nos sens comprennent d’instinct -l’ensemble de l’univers, ce serait drôlement -prétentieux. Dans le très grand, c’est la théorie de la relativité générale d’Einstein qui s’applique. Dans le très petit, la physique -quantique.

Dans ce monde-là, il faut se défaire de toute intuition, arrêter de penser que bien sûr, si je lâche un électron, il tombe. Non. Par exemple, un électron que je lance sur un mur percé de deux fentes passe… par les deux fentes à la fois. Il devient onde. Mais si je le regarde faire, il devient timide et reste particule. Le fait de le regarder change son état. Le monde quantique, en somme, c’est Alice au pays des merveilles, rien ne s’y passe comme prévu. On peut emprunter de l’énergie au vide, s’en gaver, atteindre des énergies incroyables, remonter dans le temps, franchir des obstacles infranchissables, etc., avant de rendre l’énergie. C’est pour ça que, dans le monde quantique, le vase qui tombe et se brise peut emprunter de l’énergie au vide, se recoller, et remonter sur la table. La probabilité pour que ça arrive est ridiculement petite. Mais elle n’est pas nulle.

Stephen était capable d’expliquer la physique quantique à tous. Peu de scientifiques de son niveau acceptent de s’adresser « au petit peuple ». "On s'est approchés du soleil et on s'est brûlés" : Auteur de science-fiction, Fiodor Berezine s’est engagé dès les premières heures du conflit ukrainien dans les rangs des séparatistes. « C’était grisant, euphorisant. » Des mois durant, le spécialiste des « batailles cosmiques » a eu l’impression de faire l’histoire. Jusqu’à ce que le conflit s’enlise… Que celles qui ont été violées lèvent la main : Pour l'ONU, "le Congo est la capitale mondiale du viol". Attirées par les budgets colossaux en jeu, des dizaines d'organisations humanitaires se sont lancées sur ce "marché". A Bukavu, dans l'est du pays, le viol est devenu un business. Nikos qui déménage la Grèce : Le patron d’Héraclès Déménagement roule en Harley, a six voitures, un cheval, un rottweiler et un yorkshire à barrette. Mais sa mémoire est remplie de souvenirs moches qui s’amassent en attendant que quelqu’un fasse le ménage. Nikos pourrait tout bazarder, mais il garde les noms, les quartiers, les histoires. À cause des mains qu’il serre et du goût du café. Issam et le cheval de Ben Laden : Fils d’un célèbre islamiste, Issam a passé ses étés d’étudiant à Londres. À Khartoum, il a longtemps partagé sa passion du cheval avec son ami Ben Laden. Il dresse un portrait singulier de celui qui fut le terroriste le plus recherché au monde. Entretien avec Cheikh Hamidou Kane : Enfant de la colonisation, l’auteur de L’Aventure ambiguë, livre majeur de la littérature africaine, est resté fidèle à son identité tout en parvenant à s’ouvrir aux autres. « Au nom de mon fils », entretien avec Bernard Barataud : Sa vie, c’est l’histoire d’un petit gars qui, sans rien avoir demandé, s’est retrouvé en première ligne et a assumé. Cofondateur du Téléthon, initiateur du Généthon, l’ancien contremaître d’EDF a bousculé tous les codes. Pour imposer la recherche en génétique. "Écouter la douleur", Entretien avec Martin Winckler : Médecin et écrivain, il reproche au milieu médical français d’être « sexiste », « raciste », « dogmatique ». Et tente de redéfinir la place de l’humain dans un environnement technique et hiérarchique. "Raconter le ciel et rendre les gens heureux" : Son maître, Stephen Hawking, pensait qu’il fallait d’urgence trouver une nouvelle planète habitable. Mais où aller si nous devions partir demain ? Voyage aux confins de notre galaxie avec un physicien.

 

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