#34 Printemps 2016

Édito

Camilo Collao : Un été en vélo-taxi : C’est l’été, il pleuviote.

Je suis chauffeur de vélo-taxi. Illustrateur, j’ai besoin d’arrondir mes fins de mois pour l’été. J’ai vu une petite annonce bizarre et mal rédigée d’une société de vélo-taxi, payée le smic horaire. Ma curiosité a été piquée. C’est une bonne remise en forme.

Dès que les policiers terminent leur ronde, j’émerge de ma cachette et je stationne à cheval sur le trottoir, au rond-point face à la pyramide du Louvre. Une affaire interdite, mais juteuse: les touristes sont en effet toujours nombreux à cet endroit.

Entre chauffeurs de vélos taxis, nous nous toisons du regard, nous nous envoyons des vannes, « il est pourri ton vélo ! », « le mien est motorisé ! ». Nous avons notre petit classement à nous : les touristes américains sont pingres et exigeants, les Japonais généreux mais difficiles à guider en raison de leur anglais incompréhensible ( il m’est arrivé d’en déposer un à un endroit sans savoir si c'était bien là qu'ils voulaient aller), et les familles nombreuses et les obèses peu rentables, car trop lourds à transporter d’un coup de pédale…

Ce jour-là, deux Indiens, vendeurs de parapluies à la sauvette, étalent rapidement leur marchandise. Puis le soleil réapparaît, et en un quart d’heure, la chaleur redevient étouffante. Les Indiens discutent. L’un d’eux conclut rapidement la conversation et se jette dans les buissons du rond-point, à mon grand étonnement.

Il en ressort avec un arsenal de bouteilles d’eau minérale. Amsterdam Centraal : Près de la gare d’Amsterdam, il y a un petit port où les touristes se massent. A ma droite, un type d’une cinquantaine d’années fixe un bateau mouche en mangeant ses frites l’œil éteint. De l’autre côté, une nana aux cheveux frisés et un grand type maigrichon descendent des bières. Leur téléphone crache une pop affreuse.

Accoudé à la rambarde, un homme observe le manège des vendeurs de sandwichs. Pour sortir du lot, certaines baraques à frites emploient des rabatteurs déguisés en hot-dog. Ce jour-là, ils sont deux à interpeller les passants en distribuant des prospectus. Le boulot n’a pas l’air passionnant. Appuyés sur un arbre, les hot dogs discutent entre eux l’air blasé.

Ils n’ont plus l’âge de se déguiser en saucisse pour payer leurs études… Ça crève les yeux, ces gars-là n’ont pas le choix : il faut boucler le mois. Ces types me touchent, j’aime bien les débrouillards qui n’hésitent pas à se mouiller pour s’en sortir. Profitant d’une pause, un des hommes-sandwiches se met à avaler un hot dog. Je souris : un hot dog en train d’en manger un autre, j’ai l’impression d’assister à une étrange scène de cannibalisme en plein cœur d’Amsterdam. Volley en salle : C’est le début de l’automne, le ciel est gris au-dessus de Paris. Je flâne au hasard des rues quand l’orage qui menaçait finit par éclater. Des trombes d’eau se déversent sur les passants. Sourcils froncés, ils pestent d’avoir oublié leur parapluie. Je me réfugie sous le auvent d’une boutique. Prisonnier de mon carré de trottoir, j’observe le pavé mouillé quand un magasin de robes de mariée attire mon attention de l’autre côté de la rue.
A l’intérieur, des femmes rient à gorge déployée. Pour chasser l’ennui, les vendeuses se sont lancées dans une partie de volley. Le dispositif est, disons, artisanal. En guise de filet, les filles ont tendu une ficelle entre deux poubelles. Une feuille de papier roulée en boule fait office de ballon.
Ça s’agite, ça saute, ça pousse : la partie est bien engagée. Prise d’un fou rire, une employée tente un smash. Genoux pliés, mains jointes, dans le camp d’en face, la récupération est bluffante. L’engagement physique du reste des troupes est moins évident, mais tout le monde est piqué au jeu. De temps en temps, celle qui est la plus proche de la vitrine tourne la tête pour voir si un client ne se profile pas à l’horizon. Des chauffeurs en forme : Je passe souvent devant le garage du dépôt de bus de Bagnolet. Juste à côté, il y a un petit local, comme une remise, donnant sur une rue qui ne paye pas de mine. Aucune inscription n'indique de quel endroit il s'agit.

Une première fois déjà j'y avais aperçu, par la porte entrouverte, un homme faisant des exercices de musculation. Seul, un type avec les lettres RATP sur son t-shirt s'échinait à finir sa série de flexions des bras sur une machine. La porte s'était refermée aussitôt.

Et puis un été, un jour de grand soleil, sûrement pour créer un courant d'air, la porte est laissée ouverte et je peux jeter un oeil à l'intérieur. Un combat de boxe savate est en cours. Les employés de la RATP, chauffeurs de bus et compagnie, viennent du dépôt voir combattre leurs collègues. L'ambiance est bon enfant et les employés, exaltés. Tout le monde sourit. C'est assez touchant de voir ces chauffeurs et chauffeuses encourager leurs collègues.

J'en conclus que le comité d'entreprise autorise les employés à évacuer ainsi le stress et la fatigue. Une question reste en suspens: est-il permis de boxer son supérieur ? Sauvetage Jazzy : Ça y est, c’est l’été ! Les pompiers parisiens se pressent sur les quais de Seine avec leur Zodiac, leurs tenues de plongée et tout leur attirail, prêts pour l’exercice de sauvetage. Car l’été, sachez-le, le parisien se jette ivre mort dans la Seine. Je remarque tout de suite que le chef est celui avec le talkie walkie et le chronomètre parce qu’il est odieux avec tout le monde: untel est trop lent, l’autre ne sait pas vérifier la pression des bouteilles. Et d’un coup, un air de saxophone déboule. Tout le monde se demande d’où ca vient.
Il s’agit d’un type qui répète dans sa bagnole, juste en face. Le chef intervient, “Restez focus! Ça ne doit pas vous déconcentrer ! ”
Du coup les plongeurs s’habillent et se tortillent sur des notes sorties du Sunset Sunside, les pompiers mettent le Zodiac à l’eau, poussé par une phrase à la Sonny Rollins. L’exercice de sauvetage aquatique se fait alors dans une certaine harmonie. Ils nagent en cadence, se lancent leur matériel avec rythme, ils sourient presque. L’équipe semble portée par la musique et, entre nous, c’est sûrement le cas. A la fin je crois même voir le boss dodeliner de la tête en rythme.
Conclusion : les meilleurs sauvetages on lieu près de boites de jazz.
Complot à Château d'eau : Un jour d'été à Paris, me baladant vers le métro Chateau d'eau, j'aperçois deux ados avec comme de petits chapeaux en papier d'alu sur la tête. Les chapeaux se terminent en pointe vers le haut, comme des antennes. Les gamins flânent dans les rues, comme si de rien n'était. Ils crient, ils rigolent avec leurs potes, je crois d'abord à un stratagème pour empêcher leurs pensées d'êtres captées par les extra-terrestres ou les illuminatis. Il me semble qu'il existe un film, un navet avec Mel Gibson qui fait la même chose, tout le monde pense qu'il est fou, alors qu'en fait il est traqué par un organisme gouvernemental ultra secret ! Au final il a bien raison d'utiliser son papier d'alu.

Puis, dénouement, les ados finissent par rentrer chez le coiffeur, et je comprends qu'il s'agit d'une décoloration de crête, un banal complot capillaire, un bête truc à la mode.

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