#35 Été 2016

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LES NOUVEAUX AVENTURIERS :

L’argent ils n’en rêvent pas, vraiment pas. Ils en ont besoin, ils le savent, mais ce n’est pas un moteur. Leurs lunes sont ailleurs, bien plus fortes.
Elles tiennent en quelques mots : s’accomplir, trouver sa place, apporter sa pierre, faire société avec un monde dont tout leur dit, dans le quotidien, qu’il est à la peine. La réinvention plutôt que la révolution.

Édito

Ils sont dix. Leurs noms sont devenus des mantras tant ils sont répétés, attaqués ou flattés, à tel point qu’on ose à peine les citer tant le risque est grand de voir les lecteurs abandonner la lecture de cet éditorial et tourner aussitôt la page par lassitude. Leurs photos s’étalent dans les journaux. Des centaines de portraits laudateurs leur ont été consacrés.

Ils s’appellent Vincent Bolloré, François Pinault, Patrick Drahi, Pierre Bergé, Matthieu Pigasse, Xavier Niel, Serge Dassault, Bernard Arnault, Martin Bouygues et Arnaud Lagardère. À eux dix, ils contrôlent l’essentiel de la production journalistique française du secteur privé. La liste de leurs acquisitions donne le tournis : Canal +, i-Télé, D8, Direct Matin, Dailymotion, Libération, L’Express, BFM TV, BFM Business, RMC, Le Monde, Télérama, Courrier international, Le Point, L’Obs, Les Inrockuptibles, le Huffington Post, Le Figaro, Les Échos, Le Parisien, TF1, LCI, Europe 1, Paris Match, le JDD, Elle… Sans compter une multitude de participations dans les sites ou les journaux naissants (on n’est jamais trop prudent).

Seule une poignée de journaux ou de sites internet d’information leur échappe. Cette concentration a pris ces dernières années des proportions inédites, à la suite de l’effondrement de la publicité (-25 % depuis cinq ans pour la presse magazine) et de la baisse de la diffusion.
Officiellement, ils agissent pour « sauver les journaux » et « assurer la transition numérique ». Dans la réalité, ils appliquent des techniques de cost killers et visent l’équilibre financier, au mieux. L’important est ailleurs : c’est l’influence qu’ils ont trouvée. Cette fameuse influence, ce Graal dans une France où l’État est omniprésent… Influer c’est compter dans l’espace public, c’est exister face aux politiques, c’est accroître son pouvoir.

L’influence agit par cercles concentriques. Il y a des sujets interdits, les thèmes privilégiés, l’autocensure, la promotion des amis, la célébration de soi, le silence. La mécanique n’est pas neuve. « Les propriétaires de ce journal m’ont proposé non de le diriger, mais d’exercer une sorte d’influence habituelle et de patronage sur l’esprit de sa rédaction. J’y ai consenti parce que j’y ai vu une occasion de représenter dans la presse les idées particulières que j’apporte… », écrivait déjà Tocqueville à un ami.

Le risque d’une telle concentration dans les mêmes mains est évident. Le chercheur Daniel Bougnoux a résumé l’enjeu en trois mots : l’argent, l’urgent, les gens. Il faut de l’argent pour proposer une information de qualité. Arbitrer entre l’urgent et l’important devient vital lorsque tout se bouscule et s’accélère. Quant aux gens, c’est eux, par leurs choix, qui détiennent le pouvoir de faire exister une autre presse.
Aussi assistons-nous à une floraison d’initiatives journalistiques indépendantes, en ligne ou en papier. Elles sont souvent fragiles et incertaines, mais elles annoncent un printemps de l’information. Une autre presse naît sous nos yeux, informelle, balbutiante, éclatée, sous le radar. Mais vivante et libre.

De nouvelles générations de lecteurs arrivent à l’âge adulte et sont à conquérir. D’anciennes cohortes de papivores, lassés par l’appauvrissement de l’offre, ne demandent qu’à renouer avec leur passion d’antan. Des trentenaires ont l’habitude de la consultation numérique mais sont frustrés de l’offre en ligne. Des centaines de milliers d’hommes et de femmes sont prêts à aimer de nouveaux médias s’ils sont aimables. Si nous savons constituer des rédactions en qui ils puissent avoir confiance, qui abordent des sujets qui les concernent, et avec lesquelles ils tissent des liens profonds.
À la logique de l’influence, nous pouvons substituer un artisanat créatif et aventureux. Plus d’un million de spectateurs ont fait un triomphe au documentaire Demain. Où sont les médias qui partagent cet élan ? C’est à nous et à vous de jouer !

Bel été à tous, plein de « ces moments de bonheur » et de « ces midis d’incendie » dont parlait Aragon.

Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry

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