#35 Été 2016

Édito

Filippo D'Angelo : Les pères du pays de nulle part : En Ligurie, une étroite bande de terre italienne enclavée entre la mer et les montagnes, aux pentes escarpées et aux sols rocailleux, le sanctuaire de l’Enfant Jésus domine la petite ville côtière d’Arenzano à une vingtaine de kilomètres du port de Gênes. On y accède par une route tourmentée et silencieuse, bordée de villas Art nouveau aux jardins remplis d’orangers et de citronniers.

Arrivé au sommet, on est saisi par le calme majestueux de ce lieu qui abrite un couvent et un séminaire. Le couvent héberge les moines d’un ordre vieux de plus de quatre siècles, les carmes déchaux. Le séminaire compte une vingtaine d’élèves de 11 à 18 ans. C’est dans ce havre de paix que se sont formés les missionnaires qui exercent aujourd’hui leur vocation en République centrafricaine, un pays ravagé par la pauvreté et par la guerre.

J’ai connu par hasard un de ces missionnaires. Nous étions assis à côté sur un vol Gênes-Paris. Son jeune âge m’avait frappé : à peu près 30 ans. Je rentrais en France après des vacances dans ma ville natale, il repartait pour la République centrafricaine après un congé de quelques semaines en Italie. En cet été 2013, nous avions discuté tout au long du trajet et j’avais été saisi par les récits de sa vie dans un pays dont j’ignorais à peu près tout. À Paris, je l’avais salué avec le regret de n’avoir pu m’entretenir plus longtemps avec lui.

Quelques mois plus tard, la Centrafrique sombrait dans une période de troubles et je commençai à m’inquiéter du sort du jeune carme rencontré dans l’avion. Je me souvenais de son prénom, Marco, et parvins à prendre de ses nouvelles par ses confrères de l’Enfant Jésus. Je m’intéressais à son sort et à celui des carmes vivant en Centrafrique, un pays où ils incarnent à travers leurs cinq missions l’unique présence institutionnelle solide.

Si je suis venu aujourd’hui à Arenzano, c’est parce je veux voir où est née la vocation de ces pères missionnaires en Centrafrique. C’est aussi pour rencontrer l’un des fondateurs des missions, le Padre Carlo Cencio, bientôt 80 ans, qui coule désormais des jours tranquilles dans sa retraite de l’Enfant Jésus.

Le Padre Carlo est la mémoire vivante des liens unissant le paisible sanctuaire d’Arenzano aux turbulentes missions de la Centrafrique. Au réfectoire du couvent où il me conduit, il m’offre un café agrémenté de plusieurs larmes de cognac. Sa démarche est alerte, son débit rapide. Il est intarissable. Au tout début des années 1970, m’explique-t-il, rien ne liait les pères de la province carmélitaine de Gênes à l’Afrique, mais « le désir de créer une mission s’est fait jour ». « Sous l’impulsion du concile Vatican II et du décret Ad gentes », les religieux « décident de fonder » leur première oeuvre missionnaire là où la pauvreté est la plus grande, l’évangélisation la plus récente.

La Centrafrique répond à ces deux critères. « Notre hiérarchie gardait certaines résistances : le pays était considéré comme trop dangereux. Mais nous avons eu gain de cause et il nous a été confié la création d’une mission carmélitaine. » Après un voyage de reconnaissance, les premiers moines carmélites s’installent à Bozoum, dans le nord-ouest du pays, une ville des confins proche du Tchad et du Cameroun.

Les débuts sont rudes : le paludisme, des rapports difficiles avec la population, le mal du pays. La suite ne manque pas de déceptions. Lorsque je demande à Padre Carlo si la Centrafrique lui manque, sa réponse est tranchante : « Pas du tout. Le mal d’Afrique, très peu pour moi. » (...) Les pères du pays de nulle part : Il faut toujours parler à son voisin dans l’avion. Durant un vol Gênes-Paris en 2013, Filippo d’Angelo est assis à côté d’un missionnaire italien. « On venait de deux mondes très différents, mais il s’est passé quelque chose ». Membre des carmes déchaux, un ordre vieux de quatre siècles, le jeune père de 30 ans retourne en mission en Centrafrique. Filippo d’Angelo est frappé par son récit de ce pays dont il ignore presque tout.

Quatre mois plus tard, le petit Etat d’Afrique centrale sombre dans le chaos. Inquiet du sort du jeune carme, Filippo d’Angelo contacte les pères italiens de l’Enfant Jésus. De leur sanctuaire à Arenzano, en Ligurie, jusqu’à leur brousse africaine, il veut raconter l’histoire de ceux qui forment le dernier pilier d’une nation ravagée par la pauvreté, le paludisme et la guerre civile.

Filippo d’Angelo est écrivain et traducteur. Lorsqu’il propose ce sujet à XXI, il n’a encore jamais fait de reportage. Et il n’a jamais mis les pieds en Afrique. Il lit beaucoup avant de partir. « Même si on s’attend au pire, la réalité est plus rude encore. » Le couvent des carmels est devenu un immense camp de déplacés avec ses petits kiosques qui écoulent sodas tièdes, aliments frits et médicaments périmés. Des enfants y sont nés, les Pères en ont été bouleversés. « Ils ont une vraie empathie pour les gens. »

Les douze carmes de la mission sont « francs, ouverts, jamais méfiants ». Ils ont étudié la théologie à Gênes, là où Filippo d’Angelo a grandi. Le soir au réfectoire, il parle avec eux des rues de son enfance. « J’avais un peu l’impression d’être en famille. »

Il ne pensait pas qu’« écrire un reportage était aussi difficile. » Mais l’écrivain a déjà attrapé le virus du réel : dans un an ou deux, c’est certain, il retournera au pays de nulle part. En attendant, les carmes l’inspirent pour son prochain roman. Les pères du pays de nulle part : Issus des campagnes du nord de l’Italie, sans autre formation que leur parcours de séminaristes, les « padri » d’Arenzano sont les derniers piliers de la Centrafrique.

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