#37 Hiver 2017

Édito

Yaël Goujon : « La France, elle t’aime ou tu la quittes » : Sur la plage des Sablettes, pas loin du centre d’Alger, le bateau pirate vert et bleu s’affaisse lentement sous le soleil de plomb. À quelques mètres, un trampoline. Plus loin, un toboggan gonflable. Tout autour, les enfants patientent en attendant la fin de la prière du vendredi. Ceux de Loubna ont choisi les chevaux à bascule.

« Maman ! Maman ! Maman !

— Oui ?

— Le monsieur là-bas, il a dit : “Bark drari li yellaabou”

— Hein ?

— J’ai entendu le monsieur là-bas, il a dit : “Bark drari li yellaabou”.

— Bah, ça veut dire qu’il n’y a que les enfants qui peuvent jouer.

— …

— Tu croyais que ça voulait dire juste les garçons ?

— Bah, oui…

— Mais non. Tu serais d’accord toi que ta sœur elle ait pas droit de jouer ? »

La prière se termine, les jeux de plage reprennent. Loubna se tourne vers son fils : « Ça y est, vas-y Hadji ! » Cela fait neuf mois qu’elle vit à Alger : « Ça me fait encore bizarre d’entendre mon fils parler arabe. Je suis venue aussi pour ça, mais ça me fait bizarre. »

Franco-algérienne, Loubna n’a longtemps connu de l’Algérie que Constantine, son « bled » où elle passait ses vacances. Il y a encore un an, elle vivait avec son mari et ses quatre enfants à Saint-Victor-de-Cessieu, un petit village de l’Isère. Les week-ends, elle filait parfois à Lyon, au parc de la Tête d’Or, se promener avec ses enfants au milieu des roseraies, du zoo et du jardin botanique. « À Alger, il y a peu de lieux pour les enfants et les sorties culturelles sont rares, mais au moins, je me sens libre. Je peux aller au parc avec mes enfants sans avoir peur. »

Elle a traversé la Méditerranée du nord au sud, en sens inverse des traditionnels flux de migration. Aux voix qui clament « La France, tu l’aimes ou tu la quittes », cette mère de famille a répondu : « La France, elle t’aime ou tu la quittes. » Tout comme Chiraz, Mohammed, Najib, Moustapha et bien d’autres…

Pour Loubna, tout avait pourtant bien commencé : « Honnêtement, l’enfance que j’ai vécue en France était merveilleuse. Au primaire, j’étais dans une école expérimentale. On avait cours le matin, et l’après-midi on avait des ateliers création. J’ai fait de la danse contemporaine, du modern’ jazz, du théâtre, de la peinture, et même du menuet. C’était génial ! Ma petite classe m’a ouvert les yeux sur le monde. »

Elle est née à Grenoble, dans le quartier de la Villeneuve conçu comme un « laboratoire social » dans les années 1970. Dans cette « anti cité-dortoir » où la mixité était une réalité, des immeubles à taille humaine, des espaces verts, un tramway, une patinoire, un lac artificiel, une salle de spectacle, une salle de sport et des écoles pionnières.

Pour Loubna, 6 ans au milieu des années 1980, ça fonctionnait : « Au primaire, mes meilleures amies, c’étaient Lidia, mais aussi Marie ou Élise. Au collège, c’étaient Marion, Frédérique et Hélène. Au lycée, j’ai pris allemand en langue principale. J’étais la seule rebeu. Mes parents ne comprenaient pas, mais je voulais simplement suivre ma copine Marie… J’ai bien fait ! L’allemand, ça m’a permis d’être dans les bonnes classes, d’être tirée vers le haut. Du coup, après le brevet, j’ai tenté le lycée international Stendhal. Ça ne m’était jamais venu à l’esprit mais ma professeur m’a poussée, et j’ai été acceptée. » « La France, elle t’aime ou tu la quittes » : Yaël Goujon et Victor Castanet s’étaient rendus une première fois en Algérie en 2014 pour un documentaire sur les élections présidentielles. Abdelaziz Bouteflika était déjà malade et l’annonce de sa candidature à un quatrième mandat avait déclenché des manifestations un peu partout dans le pays. Finalement, dans une comédie de démocratie, le vieux dictateur s’est fait réélire avec plus de 80% des voix. « J’avais revu  à Alger un copain de collège et au fil de la soirée, il m’avait fait rencontrer pas mal d’amis qui, comme lui, avaient quitté la France pour se trouver un avenir en Algérie », raconte Yaël Goujon. Les journalistes rentrent en France et se disent qu’il faudra revenir raconter l’histoire de ces jeunes qui adaptent à leur sauce l’invective de Nicolas Sarkozy : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ».

Il y a ceux qui partent parce que l’économie française est atone et que, malgré leurs diplômes ils ne trouvent pas de boulot. Et pour eux, il est difficile de ne pas parler de la montée de l'islamophobie. Une des filles rencontrées pour ce reportage vivait à Paris avec son copain, un blond aux yeux bleus. « Ils se sont rencontrés à l’école, en sont sortis avec le même diplôme et la même adresse. Exactement les mêmes profils. Lui a eu plein d’entretiens d’embauche et elle, seulement deux rendez-vous après des centaines d’envois de CV. »

Une fois en Algérie, certains déchantent. La mauvaise surprise, c’est souvent le salaire. Romain, jeune converti de 35 ans à l’accent toulonnais, parti « vivre en terre d’Islam », trime pour 300 euros par mois. « Les recruteurs jouent sur les prix bas et la qualité de vie : “Vous aurez le soleil mais ne vous attendez pas à être traités comme des ambassadeurs”. Il y a eu des frictions au début, des gens à qui on a vendu du rêve et qui ne comprenaient pas pourquoi ils ne gagnaient pas dix fois le salaire de l’Algérien moyen. Aujourd’hui c’est différent, des salons à Paris “préparent” les candidats au départ », raconte Yaël Goujon. Parmi ces nouveaux expatriés, beaucoup de jeunes à l’énergie débordante : ils ne veulent pas de postes ennuyeux sous l’autorité de patrons qui ne leur font pas confiance. L'Algérie est un pari. Là-bas, tout est peut-être, encore possible. « La France, elle t’aime ou tu la quittes » : Ils sont la deuxième génération. Leurs parents ont quitté l’Algérie pour les promesses de la France. Déçus et sans illusions, ils traversent à leur tour la Méditerranée. Mais dans l’autre sens.

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