#39 Été 2017

Édito

Fred Lynch : Le couvent disparu : Le couvent se trouvait ici, où je m'assieds pour dessiner. Mais c'était il y a bien longtemps, et nul ne s'en douterait s'il n'y avait cette pierre gravée, devant la librairie au coin de la rue. Après tout, le couvent ne fut ici guère longtemps. Maintenant, il n'y a que des appartements.

En 1775, lorsque le révolutionnaire Paul Revere chevaucha non loin de cet endroit au cours de sa «Midnight Ride», le long d'une route désormais nommée Broadway, ce lieu était une grande colline déserte, nommée Mount Benedict. À la fin des années 1820, un couvent et une école y furent construits par les soeurs de l'Ordre de Sainte-Ursule, une congrégation de nonnes catholique de Boston. À cette époque, la colline faisait partie du quartier de Charlestown, de nos jours appelé East Somerville par ses habitants. Boston et ses banlieues ont aujourd'hui une grande population catholique mais, jusqu'à la guerre d'indépendance, les catholiques n'était pas les bienvenus dans cette contrée fondée par les puritains. Néanmoins, l'école Ursuline acquit rapidement une bonne réputation dans l'éducation des filles de familles aisées, principalement unitariennes.

En ces jours, la tension montait à Boston, à l'accueil des nouveaux arrivants Irlandais, catholiques. La classe ouvrière protestante les vit comme une menace tant financière que culturelle. Le clergé et la presse attisèrent la haine anti-Irlandais. Il y eut des rixes et agressions sur la voie publique. Sous peu, le couvent des Ursulines devint un objet de ressentiment, lui aussi. Cette école pour riches, tenu par des catholiques, fut victime de rumeurs et soupçons. Il y eut des accusations de conversion forcées d'enfants, des femmes furent misent au cachot. Le couvent fut taxé d'être immoral et «UnAmerican». Les violences débordèrent la nuit du 11 août 1834. Une émeute mit le feu au couvent. Lorsqu'ils arrivèrent sur place, les pompiers décidèrent de ne pas intervenir. En quelques heures, le couvent était en cendres. Une enquête fut ouverte, mais peu de gens furent interpellés et les tribunaux ne désignèrent aucun coupable. Avec le temps, la colline toute entière fut emportée avec les ruines. Une autoroute fut construite. Puis un voisinage y grandit.

Marchant le long des rues, cherchant un endroit pour dessiner, je remarque des croisements de rue aux noms d'anciens combattants. Des noms irlandais. Des noms italiens. Aux portes, des rameaux de palmier annoncent le dimanche des Rameaux. Les catholiques sont revenus. Et, sur cette colline de la haine, une communauté multiculturelle est née. Je vois des gens de toutes provenances aller et venir de maison en maison. Après avoir dessiné, je déguste un burrito au Taco Loco du coin. Là, tout le monde parle espagnol, sauf moi. Ce restaurant est un lieu prisé des immigrés Latinos. À l'ère de Trump, je crains qu'ils ne soient les nouveaux apeurés. Le Paradis perdu : Maintes fois déjà, j'étais allé dessiner des jardins à l'italienne, les trouvant d'une beauté enivrante, des paradis terrestres bâtis de la main de l'homme. Mais, cette année, celui-ci m'affectadifféremment.

À Caprarola, petite ville d'Italie centrale, tout le monde admire d'en bas la gigantesque Villa Farnèse. Personne ne prend ce palais de haut – il y a longtemps, le tracé de l'avenue principale fut modifié pour mener les gens jusqu'à l'entrée du palais via la montée d'une colline fort pentue.

Aucun effort ne fut épargné pour construire cette maison d'été, à l'intention d'une famille qui, à la Renaissance, donna tant de papes et cardinaux. Le mot « majestueux » vient à l'esprit (un mot qui m'est bien étranger lorsque je me promène dans la région de Boston, où je réside).

Le palais est un immense édifice en forme de pentagone, avec trois étages de chambres et terrasses. Au centre de la demeure, une cour ouverte où abondent les références classiques. Les fresques aux plafonds sont si belles que l'on risque un torticolis à les admirer. Derrière le palais, des jardins extraordinaires. Un long chemin sinueux mène vers une incroyable cascade de fontaines. Au-delà des sources, on croise des statues de divinités marines, puis l'on pénètre un labyrinthe de haies bordé de sculptures, pour arriver enfin dans un pavillon qui domine le tout. Cet endroit dépasse l'imagination.

Comment embrasser et retranscrire cet espace en un seul dessin, me demandais-je?

Après quelques faux départs, je me tourne alors vers une autre sensation ressentie ce jour-là – un sentiment de malaise. Bien qu'ébahi par tant de merveilles, je dois bien avouer que je les traversai d'une humeur partagée, tantôt les yeux écarquillés, tantôt fronçant les sourcils. C’est la conséquence de ce que je vis ici aux États-Unis, cette nouvelle ère politique et médiatique. Aux informations, chaque jour est un nouveau déballage de fortunes somptueuses et de luxe ostentatoire. Tout ceci a changé mon regard envers ce palais – j'y perçois une exhibition de richesse, de puissance et de narcissisme.

En fin de compte, je trouve un abri dans un coin du jardin, à l'ombre, où je choisis un point de vue qui illustre mieux mon ressenti – une structure au ventre creux.

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