Achetez votre nationalité préférée

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EXTRAIT

Belgrade, Serbie

« On est au XXIe siècle. Pourquoi les gens seraient-ils encore définis par l’endroit où ils sont nés ? » Pull soyeux et chaussures en daim, Andrew Henderson savoure une gorgée de vin dans un immense verre à pied. Le jeune patron d’origine américaine laisse traîner son regard sur l’espace de coworking de Belgrade qu’il a loué pour travailler avec ses cinq assistantes serbes. D’un air satisfait, il poursuit : « Aujourd’hui, on change de travail tous les cinq ou dix ans, on se réinvente. Pourquoi ne pourrait-on pas réinventer aussi son identité et choisir sa nationalité ? Nous sommes dans l’ère des options ! Il est temps de passer au buffet pour faire son choix. »

Sur son site internet, Andrew se met en scène, parfois à la troisième personne : « Qui est Andrew Henderson ? Quel est son background ? Voici mon histoire… » Enfance à Cleveland, Ohio, dans une famille aux idées libertariennes. Premier business à 12 ans « inspiré par Bill Gates ». Il arrête ses études après le lycée, et investit dans plusieurs affaires – programmes radiophoniques, garage automobile, maintenance de piscines… Et puis, un jour, le « choc » au moment d’honorer ses impôts : « 43 % ! » Les États-Unis n’autorisant pas la double nationalité, Andrew renonce à son passeport américain.

À la question « où habitez-vous ? », le quadragénaire aux dents blanches aime répondre : « Dans l’avion. » En 2012, il lance Nomad Capitalist, une entreprise spécialisée dans l’acquisition de nationalités. Son slogan : « Allez où vous êtes le mieux traité. » Ni enseigne ni bureau ?xe, Nomad Capitalist emploie à bas salaires des collaborateurs anglophones en Serbie, en Géorgie, au Mexique et à Hongkong. Andrew, lui, s’est établi en Malaisie. « Je paie 1 % d’impôts de façon tout à fait légale. J’ai des maisons partout dans le monde. Je vous propose de devenir citoyen du monde, comme moi ! » Dans sa bouche, ce « citoyen du monde » est très éloigné des figures de l’internationaliste de l’après-guerre ou de l’altermondialiste. Le « citoyen du monde » domicilie sa société dans une capitale favorable à l’esprit d’entreprise, épouse une personne aux nationalités multiples, envoie ses enfants dans une école internationale, possède une liste de comptes bancaires si longue qu’il lui arrive de ne plus s’en souvenir – car le « citoyen du monde » a parfois ce ré?exe quand il fait escale quelque part : il ouvre un compte.



EN COULISSES



Les deux visages d’une enquête croisée

Pour cette immersion dans le monde des passeports dorés, nous avons associé deux auteurs. Aurélie Darbouret n’avait encore jamais publié dans nos pages. En 2017, au  Sénégal, elle rencontre des candidats à l’exil et des familles sans nouvelles de proches disparus en  Méditerranée. Au même moment, une amie lui parle de l’existence de passeports de complaisance. Pour les uns, les frontières se ferment. Pour les autres, des tapis rouges se déroulent. Aurélie est frappée par cette dissonance.

Les 0,01 %

Grâce à la bourse journalistique Brouillon d’un rêve de la Scam, elle entame des recherches sur la migration des 0,01 % les plus riches. À Genève, en juin 2017, devant l’hôtel Kempinski, elle tire sur les plis de son tailleur. Elle se demande comment s’introduire auprès des 300 « invités » ayant déboursé 2 000 francs suisses pour participer au Forum de la migration par investissement. Aucun détour n’est nécessaire. Les courtiers en passeports ont le vent en poupe, les institutions européennes autorisent leur marché : la journaliste est la bienvenue. Elle prend des cartes de visite, tisse des liens. De son côté, Camille Le Pomellec doit ruser, changer d’identité. Si vous êtes un fidèle de XXI, vous vous souvenez peut-être de lui. Camille a publié « Dans la peau d’un ogre », une immersion parmi les policiers français qui traquent les pédophiles sur Internet (n° 46). Mais il réalise aussi des reportages et des documentaires pour la télévision.

C’est d’abord avec une caméra qu’il a enquêté sur le business des passeports sur l’île de Malte. Stupéfait par l’impunité dont bénéficie le gouvernement maltais, malgré une avalanche de scandales de corruption, et le meurtre de Daphne  Caruana Galizia, il veut démontrer la faiblesse des contrôles sur les ventes de « citoyenneté par investissement » et la corruption des autorités maltaises. Le voilà donc jouant le rôle de représentant de grandes fortunes africaines.

Un Monopoly géant

En 2019, leurs enquêtes se croisent. Pendant que Camille creuse le volet illicite et opaque, Aurélie poursuit ses rencontres avec ceux qui ont fait de la planète un Monopoly géant. En juin, Camille est à Malte,

Aurélie à Genève. En septembre, sur M6, Camille diffuse ses images, reprises par les médias maltais. Le lendemain, l’avocat Jean-Philippe Chetcuti se voit retirer sa licence de délivreur de passeports. En janvier 2020, l’homme a lancé une campagne de dénigrement contre le sujet télévisé pour la récupérer.



 



 



La suite à découvrir dans notre numéro 50, disponible ici !


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