Hommage à David Graeber par Ève Charrin

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David Graeber est mort le 2 septembre, à 59 ans. C’est à la fois triste et difficile à croire, tant cet homme était vivant et juvénile — avec ses enthousiasmes rebelles, son immense audace intellectuelle, et jusqu’à sa façon de s’asseoir en boule pour mieux réfléchir, jambes repliées sur son fauteuil comme un adolescent. J’avais rencontré l’anthropologue et militant anarchiste pour un grand entretien publié dans XXI en juillet. Deux jours de suite, il m’avait reçue dans son bureau encombré de livres et d’objets divers, au sixième étage de la prestigieuse London School of Economics. Il racontait son enfance new-yorkaise dans un immeuble coopératif, auprès de parents ouvriers qui fréquentaient des artistes de la beat generation et l’emmenaient à des manifs contre la guerre du Vietnam. Ex-membre des Jeunesses communistes devenu mécanicien sur des imprimantes offset, son père avait été ambulancier à Barcelone en 1936. Là, dans cette ville brièvement autogérée, Kenneth Graeber avait vu les cols bleus faire tourner eux-mêmes leurs usines et en avait conclu que somme toute, « ça ne marchait pas plus mal qu’avec des chefs ». Le jeune David a retenu la leçon. Devenu anthropologue, il n’a cessé de renverser les idées reçues qui nous traversent et mènent le monde. Déboulonner les idoles, prendre délibérément le contrepied des dogmes les mieux établis, il « adore ça », avouait-il en riant. Exemple? « Il faut en finir avec notre obsession du travail », estimait l’auteur de Bullshit Jobs et de Bureaucratie (Édition Les Liens qui Libèrent) : « Le capitalisme n’est pas synonyme d’efficacité ». Autre cliché pulvérisé dans Dette : 5000 ans d’histoire (Édition Les Liens qui Libèrent) : « il ne faut pas toujourspayer ses dettes »­. David Graeber savait prendre du recul, qu’il s’agisse de se documenter sur le temps long ou d’aller enquêter deux ans dans un village malgache. Son ambition ? « Changer le sens commun politique ». De fait, on ne pense plus de la même façon après avoir lu les livres de David Graeber — toujours vifs et accessibles en dépit de leur érudition. « J’écris de façon à ce que les gens puissent lire sans avoir forcément fait cinq ans d’études supérieures, c’est une forme d’engagement », disait-il.

Le brillant chercheur savait aussi s’engager de la façon la plus concrète qui soit, lui qui, à New York en 2011, avait lancé avec quelques amis, anarchistes comme lui, le mouvement Occupy Wall Street, et trouvé avec eux le fameux slogan « Nous sommes les 99% ». Puis le militant avait planté sa tente à Zucotti Park, à deux rues de la Bourse. Il ne fallait pas l’appeler « l’anthropologue anarchiste », il avait horreur de ça : « Irait-on qualifier tel ou telle d’anthropologue social-démocrate ? ». Dont acte. Interviewer David Graeber, c’était une expérience peu commune dans une carrière de journaliste : un foisonnement d’idées originales toujours solidement charpentées, de l’espoir, et beaucoup d’humour. Ça manque. 

Ève Charrin



Son entretien est à lire dans XXI 51 - été 2020, actuellement en librairie, dont voici un extrait ci-dessous.

Illustration : Jules Julien




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